{"id":5178,"date":"2026-10-14T08:33:48","date_gmt":"2026-10-14T08:33:48","guid":{"rendered":"https:\/\/readstoryus.com\/?p=5178"},"modified":"2026-10-14T08:35:13","modified_gmt":"2026-10-14T08:35:13","slug":"partie-1-le-matin-ou-ma-famille-croyait-pouvoir-effacer-mon-existence-un-vieux-dossier-contenait-encore-la-verite-que-personne-ne-voulait-entendre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/readstoryus.com\/?p=5178","title":{"rendered":"PARTIE 1 \u2013 Le matin o\u00f9 ma famille croyait pouvoir effacer mon existence, un vieux dossier contenait encore la v\u00e9rit\u00e9 que personne ne voulait entendre"},"content":{"rendered":"<p>Le juge Harrison leva son maillet, et je compris que ma belle-m\u00e8re attendait cet instant depuis pr\u00e8s de vingt ans. \u00c0 quelques m\u00e8tres de moi, Elaine Whitman redressa les \u00e9paules comme une femme sur le point de recevoir une d\u00e9coration. Les trois rangs de perles blanches qui entouraient son cou capt\u00e8rent la lumi\u00e8re des hautes fen\u00eatres. Ils appartenaient \u00e0 ma m\u00e8re. Je reconnus imm\u00e9diatement la petite perle l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9form\u00e9e, pr\u00e8s du fermoir, que j&#8217;avais autrefois fait rouler entre mes doigts d&#8217;enfant. Elaine savait que je la reconna\u00eetrais. C&#8217;\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison qu&#8217;elle avait choisi de porter ce collier au tribunal.<\/p>\n<p>\u00ab Le testament ne laisse aucune place \u00e0 l&#8217;interpr\u00e9tation, Votre Honneur \u00bb, d\u00e9clara ma\u00eetre Vance en refermant son dossier. \u00ab Monsieur Richard Whitman a exprim\u00e9 sa volont\u00e9 de fa\u00e7on parfaitement explicite. Sa fille Victoria ne re\u00e7oit aucune part de sa succession. \u00bb<\/p>\n<p>Un murmure parcourut les bancs derri\u00e8re moi. Puis des applaudissements \u00e9clat\u00e8rent. Ils \u00e9taient discrets, presque prudents, mais suffisamment nets pour que chacun les entende. Lucas, mon demi-fr\u00e8re par alliance, fut l&#8217;un des premiers \u00e0 battre des mains. Ma tante, assise deux rang\u00e9es plus loin, se pencha vers son mari et souffla quelque chose qui ressemblait \u00e0 \u00ab Enfin \u00bb. Personne ne semblait trouver \u00e9trange de c\u00e9l\u00e9brer ainsi, dans une salle d&#8217;audience, la disparition juridique d&#8217;une fille de l&#8217;h\u00e9ritage de son propre p\u00e8re.<\/p>\n<p>Je restai assise \u00e0 la table r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 ma partie, les mains pos\u00e9es sur une chemise de cuir brun. Mon tailleur gris fonc\u00e9 n&#8217;avait rien de remarquable. Je l&#8217;avais choisi pour sa coupe sobre et ses poches assez profondes pour contenir un stylo, mes lunettes et un mouchoir. Je n&#8217;avais invit\u00e9 aucun proche. Il n&#8217;y avait personne derri\u00e8re moi. \u00c0 trente-deux ans, j&#8217;avais appris qu&#8217;une salle vide pouvait parfois \u00eatre pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 une salle remplie de gens venus assister \u00e0 votre humiliation.<\/p>\n<p>Le juge Harrison attendit que les applaudissements cessent. Ses sourcils blancs se rapproch\u00e8rent l\u00e9g\u00e8rement. Il rappela aux personnes pr\u00e9sentes qu&#8217;elles se trouvaient dans un tribunal du comt\u00e9 de Cook, au centre de Chicago, et non dans une r\u00e9ception priv\u00e9e. Elaine baissa aussit\u00f4t les yeux, simulant un embarras respectueux. Mais je remarquai le mouvement de ses l\u00e8vres. Elle souriait encore.<\/p>\n<p>\u00c0 dix heures pr\u00e9cises, l&#8217;horloge murale \u00e9mit un petit d\u00e9clic. J&#8217;enlevai la bride de la chemise en cuir. Le fermoir de laiton r\u00e9sista un instant avant de s&#8217;ouvrir avec un bruit sec. Ce son, insignifiant en apparence, interrompit la derni\u00e8re conversation au fond de la salle. Ma\u00eetre Vance se tourna vers moi. Il avait le regard impatient d&#8217;un homme convaincu qu&#8217;une affaire est termin\u00e9e et qu&#8217;il ne reste qu&#8217;\u00e0 ranger les papiers.<\/p>\n<p>\u00ab Mademoiselle Whitman, avez-vous quelque chose \u00e0 ajouter avant que je statue ? \u00bb demanda le juge.<\/p>\n<p>Je me levai lentement. Mes jambes \u00e9taient stables, mais je sentais battre mon c\u0153ur jusque dans mes poignets. J&#8217;avais pass\u00e9 des semaines \u00e0 pr\u00e9parer cette audience, \u00e0 classer chaque pi\u00e8ce et \u00e0 v\u00e9rifier chaque date. Pourtant, lorsque je regardai Elaine, je revis pendant une seconde une femme beaucoup plus jeune, entrant dans notre maison avec un parfum trop sucr\u00e9 et une voix chaleureuse que je n&#8217;avais pas encore appris \u00e0 craindre.<\/p>\n<p>\u00ab Oui, Votre Honneur. Il manque un \u00e9l\u00e9ment essentiel au dossier de la succession. \u00bb<\/p>\n<p>Vance soupira ostensiblement. \u00ab Nous avons communiqu\u00e9 l&#8217;ensemble des documents requis. Si madame souhaite contester les sentiments de son p\u00e8re, ce tribunal n&#8217;est pas comp\u00e9tent pour r\u00e9gler les conflits familiaux. \u00bb<\/p>\n<p>Je ne lui r\u00e9pondis pas. J&#8217;avais appris, dans mon m\u00e9tier, que certains interlocuteurs parlent davantage lorsqu&#8217;ils croient vous intimider. Je sortis simplement une premi\u00e8re feuille prot\u00e9g\u00e9e dans une pochette transparente, puis un document plus \u00e9pais sur lequel figurait un ancien sceau officiel.<\/p>\n<p>\u00ab Mon p\u00e8re a r\u00e9dig\u00e9 un testament portant sur des biens dont il ne poss\u00e9dait pas la totalit\u00e9 \u00bb, dis-je.<\/p>\n<p>Le juge suspendit son geste. Derri\u00e8re moi, Lucas eut un rire bref. Elaine posa une main sur son collier. \u00c0 cet instant, mon p\u00e8re \u00e9tait mort depuis trois mois, mais sa pr\u00e9sence semblait remplir la salle enti\u00e8re. Richard Whitman avait laiss\u00e9 derri\u00e8re lui des h\u00f4tels, des immeubles, des participations financi\u00e8res et une r\u00e9putation patiemment entretenue. Dans les journaux, il \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 comme un entrepreneur visionnaire, un m\u00e9c\u00e8ne g\u00e9n\u00e9reux, un b\u00e2tisseur ayant transform\u00e9 le paysage h\u00f4telier de plusieurs villes am\u00e9ricaines. Pour moi, il restait surtout l&#8217;homme qui avait cess\u00e9 de me regarder apr\u00e8s la mort de ma m\u00e8re.<\/p>\n<p>Eleanor Whitman \u00e9tait morte d&#8217;un cancer lorsque j&#8217;avais douze ans. Je conservais peu de souvenirs pr\u00e9cis des derniers mois de sa maladie. Il y avait le bruit des chariots dans les couloirs de l&#8217;h\u00f4pital, les gobelets de caf\u00e9 abandonn\u00e9s sur les rebords des fen\u00eatres, et cette fa\u00e7on qu&#8217;elle avait de me demander de raconter ma journ\u00e9e alors que parler lui co\u00fbtait visiblement un effort. En revanche, je me souvenais de tout ce qui avait suivi ses fun\u00e9railles. Le silence s&#8217;\u00e9tait install\u00e9 dans notre maison comme un nouveau membre de la famille, et personne n&#8217;avait essay\u00e9 de le faire partir.<\/p>\n<p>Neuf mois plus tard, mon p\u00e8re avait \u00e9pous\u00e9 Elaine. Elle \u00e9tait arriv\u00e9e dans notre propri\u00e9t\u00e9 de Lake Shore Drive avec son fils Lucas, alors \u00e2g\u00e9 de huit ans, plusieurs valises et une remarquable facilit\u00e9 \u00e0 prendre possession des lieux. Les premi\u00e8res semaines, elle m&#8217;avait appel\u00e9e \u00ab ma ch\u00e9rie \u00bb devant les invit\u00e9s. Lorsqu&#8217;ils \u00e9taient partis, elle avait commenc\u00e9 \u00e0 employer une autre expression : \u00ab le rappel \u00bb. C&#8217;\u00e9tait ainsi qu&#8217;elle me d\u00e9signait aupr\u00e8s du personnel lorsqu&#8217;elle croyait que je ne l&#8217;entendais pas. J&#8217;\u00e9tais le rappel de la premi\u00e8re \u00e9pouse, de la premi\u00e8re famille, de tout ce qu&#8217;elle aurait voulu voir dispara\u00eetre.<\/p>\n<p>Ma chambre avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9e du deuxi\u00e8me \u00e9tage vers l&#8217;extr\u00e9mit\u00e9 de l&#8217;aile nord. On m&#8217;avait expliqu\u00e9 qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une organisation provisoire, destin\u00e9e \u00e0 donner davantage d&#8217;espace \u00e0 Lucas. La pi\u00e8ce sentait la naphtaline et le linge ancien. Dans un placard, on avait laiss\u00e9 des housses de couette et des valises inutilis\u00e9es. J&#8217;avais essay\u00e9 de d\u00e9corer les murs avec des photographies de ma m\u00e8re, mais Elaine m&#8217;avait demand\u00e9 de les retirer avant une visite familiale. \u00ab Les gens viennent pour passer un moment agr\u00e9able, Victoria. Ils n&#8217;ont pas besoin d&#8217;\u00eatre plong\u00e9s dans le deuil \u00e0 chaque d\u00e9tour du couloir. \u00bb<\/p>\n<p>Un apr\u00e8s-midi, Lucas avait bris\u00e9 la bo\u00eete \u00e0 musique en porcelaine que ma m\u00e8re gardait sur sa coiffeuse. Je l&#8217;avais trouv\u00e9 dans ma chambre, agenouill\u00e9 devant les morceaux \u00e9parpill\u00e9s. Il avait lev\u00e9 les yeux vers moi sans montrer le moindre regret, puis avait couru raconter \u00e0 mon p\u00e8re que j&#8217;avais d\u00e9truit l&#8217;objet dans une crise de col\u00e8re. J&#8217;avais suppli\u00e9 Richard de m&#8217;\u00e9couter. Il avait regard\u00e9 les fragments sur le tapis, puis m&#8217;avait demand\u00e9 de ne pas faire de sc\u00e8ne. Quelques minutes plus tard, il s&#8217;\u00e9tait enferm\u00e9 dans son bureau. Je crois que ce fut le premier jour o\u00f9 je compris qu&#8217;une injustice pouvait durer simplement parce que la personne capable de l&#8217;arr\u00eater refusait de parler.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es suivantes avaient renforc\u00e9 cette certitude. Elaine d\u00e9cidait de mes v\u00eatements, de mes activit\u00e9s et des personnes que je pouvais recevoir. Les d\u00e9penses consacr\u00e9es \u00e0 Lucas \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es comme des investissements dans son avenir. Les miennes faisaient l&#8217;objet de longues discussions sur la responsabilit\u00e9 et la gratitude. Quand j&#8217;eus dix-huit ans, Elaine m&#8217;invita \u00e0 prendre le th\u00e9 dans le petit salon. Elle annon\u00e7a, avec le ton pos\u00e9 qu&#8217;elle r\u00e9servait aux d\u00e9cisions irr\u00e9vocables, que la famille ne financerait pas mes \u00e9tudes sup\u00e9rieures tant que je continuerais \u00e0 r\u00e9clamer un traitement particulier.<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais demand\u00e9 ni voiture de luxe ni vacances \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger. Je souhaitais simplement poursuivre mes \u00e9tudes et conserver une assurance m\u00e9dicale. Mon p\u00e8re se trouvait dans son bureau ce jour-l\u00e0. La porte \u00e9tait entreb\u00e2ill\u00e9e. J&#8217;avais aper\u00e7u son ombre derri\u00e8re le verre d\u00e9poli. Il avait forc\u00e9ment entendu notre conversation. Pourtant, il n&#8217;\u00e9tait pas intervenu.<\/p>\n<p>Deux jours plus tard, je quittai la maison avec deux valises us\u00e9es, un m\u00e9daillon d&#8217;argent et l&#8217;original de l&#8217;acte de naissance de ma m\u00e8re. Je n&#8217;emportai presque rien d&#8217;autre. Je n&#8217;avais pas compris, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque, que ce document deviendrait un jour plus important que tous les objets pr\u00e9cieux que j&#8217;avais laiss\u00e9s derri\u00e8re moi.<\/p>\n<p>Mes premi\u00e8res ann\u00e9es loin de Lake Shore Drive furent difficiles, mais elles m&#8217;appartenaient. Gr\u00e2ce \u00e0 des bourses universitaires et \u00e0 des horaires de travail \u00e9puisants dans un service d&#8217;archives juridiques, je terminai mes \u00e9tudes. Je m&#8217;\u00e9tais d\u00e9couverte une aptitude particuli\u00e8re pour les rapprochements comptables, les structures de propri\u00e9t\u00e9 complexes et les contradictions minuscules cach\u00e9es dans des milliers de pages. J&#8217;\u00e9tais devenue enqu\u00eatrice financi\u00e8re sp\u00e9cialis\u00e9e dans la fraude. Mon m\u00e9tier consistait \u00e0 distinguer ce que les gens affirmaient poss\u00e9der de ce qui leur appartenait r\u00e9ellement.<\/p>\n<p>Je n&#8217;avais presque plus de contact avec les Whitman. Les rares messages de mon p\u00e8re passaient par ses collaborateurs. Parfois, une carte de v\u0153ux arrivait sans signature personnelle. J&#8217;avais cess\u00e9 d&#8217;attendre ses appels. Lorsqu&#8217;il mourut, vingt ans apr\u00e8s Eleanor, je l&#8217;appris par un article paru sur un site financier. On ne m&#8217;avait pas invit\u00e9e \u00e0 organiser les obs\u00e8ques, ni m\u00eame pr\u00e9venue de leur date. La c\u00e9r\u00e9monie avait eu lieu \u00e0 la cath\u00e9drale Saint-James, entour\u00e9e de personnalit\u00e9s dont beaucoup n&#8217;avaient probablement jamais partag\u00e9 un d\u00eener ordinaire avec lui.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re lettre officielle que je re\u00e7us apr\u00e8s sa mort provenait du cabinet de ma\u00eetre Vance. Elle annon\u00e7ait l&#8217;ouverture de la proc\u00e9dure successorale et m&#8217;informait de la date d&#8217;une audience. Le ton administratif ne cachait pas son objectif : me convoquer pour constater que Richard Whitman m&#8217;avait d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9e. Je lus le courrier deux fois dans ma cuisine, puis le posai \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ma tasse. Je n&#8217;\u00e9tais pas surprise. Mais quelque chose, dans la description des actifs soumis \u00e0 succession, attira imm\u00e9diatement mon attention.<\/p>\n<p>On y mentionnait la totalit\u00e9 de Whitman Enterprises, comme si mon p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 propri\u00e9taire exclusif de cette soci\u00e9t\u00e9. Pourtant, dans les documents familiaux que j&#8217;avais consult\u00e9s autrefois, le nom de ma m\u00e8re apparaissait toujours \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du sien. Je me souvenais de ses conversations t\u00e9l\u00e9phoniques avec des banquiers, de ses cahiers couverts de chiffres, des rendez-vous qu&#8217;elle organisait bien avant l&#8217;ouverture des premiers \u00e9tablissements. Mon p\u00e8re \u00e9tait devenu le visage public de l&#8217;entreprise. Cela ne signifiait pas n\u00e9cessairement qu&#8217;il l&#8217;avait cr\u00e9\u00e9e seul.<\/p>\n<p>Je passai plusieurs jours \u00e0 consulter des archives accessibles au public. Les premiers documents constitutifs dataient de 1994. D&#8217;autres mentions renvoyaient \u00e0 un dispositif fiduciaire enregistr\u00e9 en 1996. Je suivis cette piste jusqu&#8217;\u00e0 retrouver un ensemble de pi\u00e8ces dont certaines remontaient \u00e0 mon enfance. Le nom d&#8217;Eleanor y figurait avec une r\u00e9gularit\u00e9 que les biographies officielles de mon p\u00e8re avaient effac\u00e9e. Je compris alors que le conflit ne porterait pas uniquement sur ma place dans un testament. Il concernerait la structure m\u00eame de la fortune Whitman.<\/p>\n<p>Une semaine avant l&#8217;audience, je retrouvai ma vieille chemise de cuir brun. Je l&#8217;avais conserv\u00e9e depuis mes ann\u00e9es de travail aux archives. Sa doublure \u00e9tait l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cousue et une marque sombre traversait son rabat. J&#8217;y rangeai les copies certifi\u00e9es des documents, les r\u00e9f\u00e9rences d&#8217;enregistrement, les tableaux de participations et un second ensemble de pi\u00e8ces que je n&#8217;avais pas encore l&#8217;intention de montrer. Pour la premi\u00e8re fois depuis longtemps, je pensai \u00e0 ma m\u00e8re sans que son souvenir soit enti\u00e8rement li\u00e9 \u00e0 sa maladie.<\/p>\n<p>Le matin de l&#8217;audience, je traversai Chicago sous un ciel p\u00e2le. Le vent descendait entre les immeubles et soulevait les feuilles mortes le long des trottoirs. Dans la voiture, je r\u00e9p\u00e9tai int\u00e9rieurement les dates importantes, non pour apprendre mon argumentation par c\u0153ur, mais pour emp\u00eacher les souvenirs de prendre trop de place. Je savais qu&#8217;Elaine chercherait \u00e0 transformer le d\u00e9bat en r\u00e8glement de comptes familial. Je savais aussi que les juges statuent sur des documents, pas sur la qualit\u00e9 d&#8217;une enfance.<\/p>\n<p>Pendant pr\u00e8s d&#8217;une heure, ma\u00eetre Vance pr\u00e9senta le testament \u00e9tabli huit mois avant le d\u00e9c\u00e8s de Richard. Trente pages organisaient la transmission des propri\u00e9t\u00e9s, des participations, des comptes et des biens personnels \u00e0 Elaine et Lucas. Il d\u00e9crivit mon \u00e9loignement comme une d\u00e9cision volontaire, presque une preuve d&#8217;ingratitude. \u00c0 plusieurs reprises, il insista sur le fait que mon p\u00e8re avait respect\u00e9 mon ind\u00e9pendance en cessant de me soutenir. Chaque phrase d\u00e9formait une partie de ma vie avec une pr\u00e9cision qui me donnait envie de l&#8217;interrompre.<\/p>\n<p>Je ne le fis pas. J&#8217;attendis que le juge termine l&#8217;examen du document, qu&#8217;Elaine redresse le menton, que Lucas \u00e9change un sourire avec les cousins. Il fallait que leurs pr\u00e9tentions soient formul\u00e9es sans ambigu\u00eft\u00e9. Je voulais que le tribunal entende exactement ce qu&#8217;ils revendiquaient avant de d\u00e9couvrir ce qu&#8217;ils avaient n\u00e9glig\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 pr\u00e9sent, le juge Harrison tenait la premi\u00e8re pi\u00e8ce que je venais de d\u00e9poser. Son regard passa du sceau ancien au nom inscrit en haut de la page. Il me demanda d&#8217;expliquer sa pertinence. Je sentis, derri\u00e8re moi, la curiosit\u00e9 remplacer peu \u00e0 peu l&#8217;impatience.<\/p>\n<p>\u00ab Votre Honneur, commen\u00e7ai-je, mon p\u00e8re pouvait l\u00e9guer ce qui lui appartenait. Mais il ne pouvait pas transmettre par testament les droits dont ma m\u00e8re avait organis\u00e9 s\u00e9par\u00e9ment la propri\u00e9t\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Je posai une seconde feuille \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la premi\u00e8re. Elle contenait une r\u00e9partition du capital de Whitman Enterprises, accompagn\u00e9e de sa r\u00e9f\u00e9rence au registre d&#8217;origine. Le juge se pencha davantage. Ma\u00eetre Vance fit un pas vers la barre, puis s&#8217;immobilisa en lisant le premier pourcentage.<\/p>\n<p>\u00ab Richard Whitman n&#8217;\u00e9tait pas propri\u00e9taire de la majorit\u00e9 de cette entreprise \u00bb, poursuivis-je. \u00ab Cette majorit\u00e9 \u00e9tait d\u00e9tenue au b\u00e9n\u00e9fice d&#8217;Eleanor Whitman, puis de son h\u00e9riti\u00e8re d\u00e9sign\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Elaine cessa de sourire.<\/p>\n<p>Je tournai enfin les yeux vers elle, vers les perles de ma m\u00e8re pos\u00e9es sur sa peau, et pronon\u00e7ai le chiffre que personne dans cette salle n&#8217;avait pr\u00e9vu d&#8217;entendre.<\/p>\n<p>\u00ab Cinquante et un pour cent, Votre Honneur. Ma m\u00e8re d\u00e9tenait cinquante et un pour cent. Et cette participation n&#8217;a jamais fait partie des biens que Richard Whitman pouvait librement l\u00e9guer. \u00bb<\/p>\n<hr \/>\n<h2><strong><a href=\"https:\/\/readstoryus.com\/?p=5179\">Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 2 : Derri\u00e8re la fortune de mon p\u00e8re se cachait un accord sign\u00e9 avant mon adolescence, et chaque clause mena\u00e7ait d\u00e9sormais ceux qui m&#8217;avaient exclue<\/a><\/strong><\/h2>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le juge Harrison leva son maillet, et je compris que ma belle-m\u00e8re attendait cet instant depuis pr\u00e8s de vingt ans. \u00c0 quelques m\u00e8tres de moi, Elaine Whitman redressa les \u00e9paules &hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":5177,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-5178","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-readmore"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/readstoryus.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5178","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/readstoryus.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/readstoryus.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/readstoryus.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/readstoryus.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5178"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/readstoryus.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5178\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5208,"href":"https:\/\/readstoryus.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5178\/revisions\/5208"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/readstoryus.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/5177"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/readstoryus.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5178"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/readstoryus.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5178"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/readstoryus.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5178"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}