Le lendemain, je cherchai un thermomètre.
C’est étrange de penser que tout a commencé par un objet aussi banal.
J’avais une douleur derrière les yeux.
Je voulais vérifier si j’avais de la fièvre.
Une petite chose simple.
Une réponse que je pouvais obtenir sans demander l’avis de Daniel.
Je descendis dans son bureau.
Il se préparait à sortir.
Sa chemise était parfaitement repassée.
Sa montre brillait sous la manche.
Il avait cet air reposé qui me faisait parfois envie.
« Tu as mieux dormi ? »
Je répondis que je me sentais encore lourde.
Il hocha la tête.
« Tes difficultés continuent, alors. »
Je ne dis rien.
Je commençais à remarquer la manière dont il transformait chacune de mes réponses en confirmation de ses inquiétudes.
J’ouvris le tiroir où nous rangions les petits appareils.
Le thermomètre n’y était plus.
J’enlevai une boîte de trombones.
Quelques enveloppes.
Une pile de cartes de visite.
Au fond se trouvait mon ancien téléphone à clapet.
Noir.
Un peu rayé.
Je l’avais utilisé pendant des années avant que Daniel m’offre un appareil plus moderne.
Je le pris brièvement dans la main.
Puis je le reposai.
Je ne savais pas encore combien cet objet oublié pourrait devenir important.
« Tu cherches quelque chose ? » demanda Daniel.
« Le thermomètre. »
« Tu l’as peut-être changé de place. »
Je vérifiai l’autre tiroir.
« Je ne crois pas. »
Il soupira.
« Tu vois, Margaret ? C’est exactement ce genre de choses qui m’inquiète. »
Je relevai la tête.
« Le fait que je ne retrouve pas un thermomètre ? »
« Le fait que tu sois persuadée de te souvenir de tout. »
Il prononça ces mots sans colère.
Comme un conseil.
Je me sentis idiote de vouloir discuter.
Daniel m’embrassa sur la joue.
Il annonça qu’un rendez-vous professionnel le retiendrait jusque tard.
Je n’avais donc pas besoin de préparer le dîner.
Puis il partit.
J’attendis que sa voiture quitte l’allée.
Le silence me fit du bien.
Je retournai au secrétaire.
Cette fois, je fouillai le tiroir inférieur.
Le boîtier du thermomètre avait disparu lui aussi.
Je me redressai trop vite et heurtai la corbeille.
Elle bascula légèrement.
Un papier froissé apparut sur le dessus.
Je le ramassai.
Il était épais.
Différent des brouillons que Daniel jetait habituellement.
Je l’aplatis sur le bureau.
C’était un relevé bancaire.
First Federal Bank.
Au-dessous figurait le nom d’une entreprise.
Blue Valley Development Corporation.
Je connaissais vaguement cette société.
Daniel l’avait mentionnée parmi les structures utilisées pour ses opérations immobilières.
Je parcourus les mouvements.
Puis je m’arrêtai sur une somme.
Deux cent quarante mille dollars.
Une sortie d’argent.
Datée du mardi précédent.
Je relus plusieurs fois la ligne.
Je savais que Daniel gérait des montants importants.
Je n’avais jamais prétendu comprendre chaque opération de son entreprise.
Mais il m'avait assuré que tout ce qui concernait notre vallée restait préliminaire.
Or, des sommes considérables circulaient déjà.
Je repliai la feuille.
Je la glissai dans mon cardigan.
Je savais que prendre ce document pouvait paraître indiscret.
Mais il s’agissait aussi de comprendre pourquoi mon mari préparait des engagements touchant mon héritage sans m’en parler.
Je restai debout plusieurs minutes.
Puis je pris mes clés.
Je voulais parler à quelqu’un qui ne travaillait ni pour Daniel ni pour Evelyn.
Je conduisis jusqu’à Crestview.
Je connaissais chaque virage de cette route.
Pourtant, ce jour-là, je gardai les deux mains fermement sur le volant.
Je craignais un nouveau vertige.
Je craignais encore davantage d’avoir un accident que Daniel pourrait ensuite utiliser contre moi.
J’arrivai à la pharmacie de Betty Miller peu avant midi.
Betty me connaissait depuis plus de vingt ans.
Elle avait vendu des médicaments à ma famille.
Elle connaissait mes habitudes.
Surtout, elle n’avait aucune raison de me raconter ce que je devais penser.
Quand elle me vit, elle fronça les sourcils.
« Margaret, tu n’as pas bonne mine. »
Je tentai un sourire.
« On me le dit beaucoup en ce moment. »
Elle m’invita à parler.
Je lui racontai les vertiges.
La fatigue.
Les réveils manqués.
Cette sensation étrange que mes pensées arrivaient avec plusieurs secondes de retard.
Elle m’écouta sans m’interrompre.
Puis elle posa une question.
« Tu as commencé un nouveau traitement ? »
« Non. »
« Un complément alimentaire ? Un produit pour dormir ? »
Je pensai immédiatement au petit flacon brun.
J’ouvris la bouche.
Puis je la refermai.
Il m’était difficile de dire à voix haute ce que je soupçonnais.
Je ne voulais pas passer pour une femme qui accusait son mari sur la base d’un reflet aperçu dans une cuisine.
« Pas à ma connaissance », répondis-je.
Betty me regarda plus attentivement.
Elle expliqua que certains produits pouvaient provoquer une somnolence importante.
D’autres pouvaient perturber l’équilibre.
Certains effets pouvaient aussi venir d’interactions entre différentes substances.
Elle ne prétendit pas savoir ce qui m’arrivait.
Au contraire.
« Sans connaître ce que tu as pris, on ne peut rien conclure. »
Cette phrase me soulagea.
Enfin, quelqu’un acceptait de ne pas avoir immédiatement une explication.
Je lui demandai s’il existait un endroit capable d’analyser un liquide.
Elle me parla d’un laboratoire privé.
Un établissement qui réalisait des examens toxicologiques.
« Tu aurais besoin d’un échantillon », précisa-t-elle.
Je hochai la tête.
« Combien ça coûte ? »
« Environ quatre cents dollars, à régler directement. »
Je baissai les yeux.
Quatre cents dollars ne représentaient pas une fortune pour notre foyer.
Mais mes dépenses étaient de moins en moins privées.
Daniel examinait les relevés.
Il commentait mes achats.
Il me demandait parfois pourquoi j’avais retiré des espèces.
Je disposais d’une petite réserve personnelle.
Je pouvais payer.
Mais je savais qu’il finirait probablement par poser des questions.
Betty remarqua mon hésitation.
« Si tu as besoin de comprendre ce qui se passe, ne renonce pas simplement parce que la démarche est compliquée. »
Je la remerciai.
Je quittai la pharmacie avec une idée précise.
La prochaine fois que Daniel préparerait ma boisson, j’en garderais une partie.
En rentrant, je vis sa voiture devant le garage.
Je ralentis.
Il était censé revenir tard.
Je le trouvai dans le vestibule avec sa serviette professionnelle.
« Déjà de retour ? » demandai-je.
« La réunion a été reportée. »
Son regard descendit vers mon sac.
« Tu étais sortie ? »
« Je suis allée à Crestview. »
« Pourquoi ? »
« Quelques courses. »
Il accepta cette réponse.
Ou il fit semblant.
Je remarquai alors le nouveau cadenas fixé à sa serviette.
Un petit dispositif argenté.
Un point rouge s’allumait sur le côté.
« Tu verrouilles maintenant tes documents ? »
Daniel suivit mon regard.
« Les règles ont changé au bureau. »
« À cause de quoi ? »
« De contrats confidentiels. »
Je me rappelai les plans de la vallée.
« Des contrats concernant mes terres ? »
Il détourna la tête.
« Ce sont des dossiers commerciaux, Margaret. »
Encore cette manière de fermer une discussion.
Je ne répondis pas.
Dans la cuisine, il prépara son expresso.
Puis il sortit ma tasse claire.
Je sentis immédiatement mon ventre se contracter.
« Je vais te faire une infusion », dit-il.
Je m’assis.
Je voulais observer chacun de ses gestes.
Mais il se déplaçait derrière le comptoir, et la machine à café cachait une partie de ses mouvements.
Quand il posa ma tasse devant moi, elle dégageait son parfum habituel.
Camomille.
Vanille.
Une douceur presque familière.
« Bois pendant que c’est chaud. »
Il s’installa en face de moi.
Je pris l’anse.
Je savais que refuser attirerait son attention.
Je portai la tasse à mes lèvres.
Le liquide toucha ma langue.
Une amertume me surprit.
Je gardai la gorgée dans ma bouche.
Daniel regardait ma main.
Pas mon visage.
Ma main.
Comme s’il attendait de me voir avaler.
Je cherchai rapidement une distraction.
« Tu as fermé le petit portail derrière la maison ? »
Il tourna la tête.
« Bien sûr. »
« J’ai cru le voir ouvert. »
Il regarda vers la fenêtre.
Pendant ces quelques secondes, je pris ma serviette.
Je recrachai discrètement le liquide dans le papier.
Je repliai aussitôt la serviette.
Puis je la glissai dans ma poche.
Mon cœur battait si fort que je craignais qu’il l’entende.
Daniel se retourna.
« Le portail est fermé. »
« Tu as raison. J’ai dû mal voir. »
Il sourit.
Cette fois, ma concession sembla lui faire plaisir.
« Voilà. Tu vois que tu peux te tromper sans que ce soit grave. »
Je fixai ma tasse.
Je voulais lui demander pourquoi il insistait autant pour me convaincre de mes erreurs.
Mais j’avais besoin de rester calme.
Il se leva pour rincer son expresso.
J’en profitai pour sortir légèrement le relevé bancaire de ma poche.
Je l’avais regardé trop rapidement le matin.
Deux noms figuraient sur le compte.
Daniel Vance.
Evelyn Reed.
Je reconnus immédiatement la signification possible de leur présence commune.
Evelyn n’était pas seulement une personne à qui Daniel confiait certaines démarches.
Ils contrôlaient ensemble ce compte.
Celui d’où était partie la somme de deux cent quarante mille dollars.
Je repliai la feuille.
Le robinet s’arrêta.
Daniel revint vers moi.
Il regarda ma tasse, dont le niveau avait baissé.
« C’est bien. Tu fais enfin attention à toi. »
Je baissai les yeux.
Il pensait que j’avais bu.
Je venais de découvrir que je pouvais lui faire croire quelque chose de faux.
Cette pensée ne me rendit pas fière.
Elle me rendit triste.
Nous étions mariés.
Et j’en étais arrivée à cacher une serviette humide dans ma poche pour ne pas avaler ce qu’il me donnait.
Le soir, je montai tôt.
Je voulais téléphoner à Chloe.
Puis je renonçai.
Elle avait déjà vu mes malaises.
Elle connaissait Daniel depuis longtemps.
Je craignais qu’elle ne comprenne pas pourquoi je commençais à soupçonner mon propre mari.
Je restai éveillée.
Daniel travaillait encore.
Je l’entendais parfois marcher au rez-de-chaussée.
Un peu après deux heures du matin, j’ouvris les yeux.
Sa place dans le lit était vide.
Je perçus une voix dans le couloir.
Je me levai.
La moquette étouffait mes pas.
Au bout du passage, une lumière bleutée éclairait le mur.
Daniel téléphonait près de la grande fenêtre.
Il me tournait le dos.
Je reconnus aussitôt sa posture.
Une main tenant le téléphone.
L’autre occupée à faire tourner son alliance.
Il parlait très bas.
Je m’arrêtai derrière l’angle du mur.
Une voix de femme sortit de l’appareil.
Evelyn.
J’aurais reconnu son ton n’importe où.
Elle semblait irritée.
« On n’a plus beaucoup de marge, Daniel. »
Il répondit quelque chose que je n’entendis pas.
Puis Evelyn reprit.
« Elle n'est toujours pas dans l'état qu'on attendait ? »
Mon cœur sembla s’arrêter.
Daniel regarda par la fenêtre.
« Il faut davantage de temps. »
« Et si les papiers ne sont pas prêts ? »
Il ne répondit pas immédiatement.
Evelyn baissa la voix.
« On risque de la perdre avant d’avoir terminé. »
Je restai figée.
De qui parlaient-ils ?
Une cliente ?
Une employée ?
Une femme malade ?
Daniel finit par répondre.
« Je m’occupe du liquide demain soir. »
Mes doigts se crispèrent contre le mur.
Le liquide.
Je pensais au flacon.
Aux deux gouttes.
À ma tasse.
Evelyn demanda ensuite si les transferts seraient terminés avant lundi matin.
Daniel promit que tout serait réglé.
Elle lui rappela qu’il ne devait pas échouer.
Puis l’appel se termina.
Mon mari resta immobile quelques secondes.
Je reculai.
J’avais peur qu’il tourne la tête.
Je regagnai notre chambre et me glissai dans le lit.
Je regardai l’horloge.
Deux heures quinze.
Je répétai mentalement les paroles entendues.
Une femme.
Des documents.
Un liquide.
Des transferts bancaires.
Chaque mot pouvait avoir une explication différente.
Mais je ne pouvais plus ignorer qu’ils venaient tous de la même conversation.
Daniel revint se coucher.
Je gardai les yeux fermés.
Il ne me toucha pas.
Quelques minutes plus tard, sa respiration devint régulière.
Moi, je ne dormis plus.
Je pensais aux quarante acres hérités de mon père.
À la date du premier novembre.
Au compte qu’il partageait avec Evelyn.
Et surtout à la manière dont il surveillait chaque gorgée de ma tisane.
Je n’avais pas encore de certitude.
Je savais seulement une chose.
Si je voulais comprendre ce que mon mari mettait dans ma tasse, il fallait arrêter de jeter les preuves.
La prochaine boisson qu’il me servirait finirait dans un récipient.
Pas dans mon corps.
Source: meilleurehistoire.com
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Je croyais que mon mari prenait soin de moi, jusqu’au soir où ma nièce m’a rattrapée et où j’ai découvert son étrange habitude
Part 2 of 15
