La petite fille de la seconde photographie n’avait pas cinq ans. C’est ce que j’ai compris avant tout le reste. Ses cheveux étaient plus longs, retenus derrière une oreille par une barrette claire. Son visage avait perdu une partie de la rondeur de l’enfance. Elle se tenait dehors, devant une clôture en bois, et le soleil lui faisait plisser légèrement les yeux. Huit ans, ai-je pensé. Peut-être neuf. En tout cas, bien plus que l’âge qu’Emily avait lorsqu’on m’avait annoncé sa mort.
J’ai tendu la main.
Mon père n’a pas résisté lorsque j’ai pris la photo.
Je l’ai rapprochée de la lampe. Mon cerveau cherchait déjà des raisons de rejeter ce que mes yeux reconnaissaient. Les jumelles avaient été très semblables à cinq ans. Quelqu’un aurait pu photographier Lily. Un montage pouvait être fabriqué. Une enfant inconnue pouvait présenter les mêmes traits. Je me suis accrochée à chacune de ces explications avec l’énergie désespérée de quelqu’un qui refuse de tomber.
Puis j’ai vu la fossette.
Emily avait une petite dépression sous la joue gauche, visible uniquement lorsqu’elle souriait pleinement. Lily ne l’avait pas. Même lorsqu’elles étaient petites et habillées de la même manière, Carl distinguait ses filles en regardant leurs sourires.
La fillette de la photo avait cette fossette.
« Non », ai-je murmuré.
Mon père ne disait rien.
J’ai étudié les yeux, le menton, l’implantation des cheveux. Plus je regardais, plus mon refus devenait difficile à maintenir. Il ne s’agissait pas simplement d’une enfant ressemblant à Emily. Elle avait des gestes que je connaissais. Une légère inclinaison de la tête. Une manière de tenir son épaule droite un peu plus haute que la gauche.
« Où cette photo a-t-elle été prise ? »
« Je ne sais pas. »
J’ai levé les yeux vers lui.
« Tu vas vraiment continuer à répondre ça ? »
« J’aimerais pouvoir te donner autre chose. »
« Carl te l’a envoyée sans explication ? »
« Presque. »
J’ai retourné la photographie.
Au dos figuraient quelques mots et une date. L’écriture n’était pas celle de mon père. Je l’ai reconnue immédiatement comme celle de Carl. Il avait noté que la fillette était vivante au moment où cette image avait été retrouvée. Plus bas apparaissait un autre élément : un nom que je ne connaissais pas encore.
Mais mon attention restait bloquée sur la date.
« Cette photo est ancienne. »
« Oui. »
« Si elle avait huit ans sur l’image, alors quelqu’un l’a prise environ trois ans après l’hôpital. »
« C’est ce que Carl pensait. »
« Mais toi, tu ne l’as reçue qu’il y a trois ans. »
« Oui. »
Dix années séparaient probablement l’instant où cette image avait été prise du moment où mon père l’avait tenue pour la première fois. Dix années durant lesquelles cette photographie avait dû circuler, rester cachée ou attendre quelque part.
« Comment Carl l’a-t-il trouvée ? »
Mon père a secoué la tête.
« Il ne me l’a jamais expliqué complètement. Il disait qu’il ne voulait pas mettre d’informations inutiles entre mes mains. »
« Inutiles ? »
« Dangereuses. C’était son mot. »
J’ai serré la photographie.
« J’ai passé treize ans à croire qu’Emily était sous terre. Il n’existe plus d’information trop dangereuse pour moi. »
Mon père a détourné les yeux.
« Lui pensait autrement. »
« Et toi, tu as accepté. »
Le silence est tombé entre nous.
Je n’avais jamais ressenti envers mon père ce que je ressentais à cet instant. Ce n’était pas exactement de la haine. Je savais trop bien tout ce qu’il avait fait pour Lily et moi. Je savais combien de nuits il avait dormi sur notre canapé lorsque je ne pouvais pas rester seule. Mais la gratitude et la trahison peuvent vivre dans le même cœur. Je découvrais cela avec une netteté douloureuse.
« Trois ans », ai-je répété. « Tu as regardé cette photo pendant trois ans. »
« Oui. »
« Tu venais chez moi. Tu mangeais à cette table. Tu me voyais préparer l’anniversaire de Lily. Tu m’entendais parler d’Emily. Et tu savais qu’il existait une image d’elle vivante après sa prétendue mort. »
« Je savais qu’il existait une image que Carl croyait authentique. »
« Ne joue pas sur les mots. »
Il a posé ses paumes sur la table.
« Je me réveillais souvent avec l’idée de t’appeler. J’ai failli le faire des dizaines de fois. »
« Mais tu ne l’as jamais fait. »
« Non. »
« Pourquoi ? »
Il a pris une inspiration difficile.
« Parce que Carl pensait que vous étiez encore observées. »
Le mot a suspendu ma colère.
« Trois ans plus tôt ? »
« C’est ce qu’il m’avait dit. »
J’ai regardé vers la fenêtre. Pour la première fois depuis le début de cette conversation, la rue noire ne m’a plus paru simplement familière. J’ai pensé aux voitures garées trop longtemps devant la maison, aux inconnus croisés sans les voir, aux appels auxquels je n’avais jamais répondu.
C’était absurde.
Ou plutôt, j’avais besoin que ça le soit.
« Par qui ? »
« Il ne m’a jamais donné de réponse certaine. »
« Donc tu as décidé de me laisser croire qu’Emily était morte parce qu’un homme qui avait disparu depuis dix ans t’a dit qu’on m’observait ? »
« Ce n’était pas seulement ce qu’il disait. »
« Quoi d’autre ? »
Mon père s’est frotté la nuque.
« Il savait des choses sur toi et Lily qu’il n’aurait pas dû savoir depuis l’endroit où il se trouvait. Une fois, il m’a demandé si Lily avait changé d’école. Tu venais de prendre cette décision deux semaines auparavant. Je ne le lui avais pas dit. »
Je me suis figée.
Lily avait effectivement changé d’établissement vers quinze ans. Une période difficile. Rien de public, rien que Carl aurait pu découvrir facilement depuis l’étranger.
« Tu lui as demandé comment il le savait ? »
« Oui. Il a refusé de répondre. »
« Et ça ne t’a pas semblé inquiétant au point de m’en parler ? »
« C’est précisément parce que ça m’a inquiété que je n’ai rien dit. »
Je me suis levée brusquement.
« Je ne comprends même plus votre logique. »
« Carl pensait que tant que tu ne cherchais pas Emily, personne n’aurait de raison d’intervenir. »
« Et aujourd’hui ? Pourquoi aujourd’hui serait-il différent ? »
Mon père a regardé l’enveloppe de Carl.
« Parce que Lily a dix-huit ans. Et parce que Carl avait promis que le silence s’arrêterait là. »
Je me suis tournée vers la porte d’entrée.
Lily pouvait revenir à n’importe quel moment.
La pensée m’a donné la nausée.
« Est-ce qu’elle sait quelque chose ? »
« Pas à ma connaissance. »
« Tu ne lui as jamais parlé de Carl ? De cette photo ? »
« Non. »
« Et lui ? »
« Je ne crois pas. »
Je l’ai fixé.
« Tu ne crois pas ? »
Il s’est corrigé.
« Je ne sais pas. »
Je me suis passée les doigts dans les cheveux. Cette conversation semblait fabriquer davantage de questions à chaque réponse.
« Où se trouve Carl ? »
Mon père a regardé la photographie.
« La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, il était à l’étranger. »
« Quel pays ? »
« Il ne l’a pas dit. »
« Et il faisait quoi pendant tout ce temps ? »
« Il cherchait Emily. »
« Pendant treize ans sans pouvoir envoyer un seul message à sa fille ? »
La dureté dans ma voix m’a surprise. Pourtant, je ne pouvais pas faire autrement. Même si Carl avait eu les meilleures intentions du monde, Lily avait grandi avec un vide laissé par lui. Aucune révélation ne pouvait effacer cela.
Mon père s’est contenté de dire :
« Je ne te demande pas de lui pardonner. »
« Heureusement. »
J’ai repris la seconde photographie.
Le nom écrit au dos m’attendait toujours.
Evelyn Hart.
Je l’ai prononcé à voix haute.
« Qui est Evelyn Hart ? »
Mon père n’a pas eu besoin de répondre pour que je comprenne que ce nom comptait. Son expression s’est modifiée instantanément. La peur que j’avais vue plus tôt est revenue, mais cette fois elle était accompagnée d’autre chose : la reconnaissance.
« Tu sais qui c’est. »
Il a hésité.
« Oui. »
« Alors dis-le-moi. »
« Elle est liée à l’hôpital. »
« Médecin ? Infirmière ? »
« Je ne sais pas exactement quel était son rôle. »
J’ai frappé la photo du bout de l’index.
« Pourquoi son nom est-il écrit ici ? »
« Parce que Carl l’a retrouvé au cours de ses recherches. Ou du moins, il a cru la retrouver. »
« Je ne l’ai jamais entendue nommer. »
Mon père m’a regardée avec une attention étrange.
« Si. »
« Non. »
« Pas son nom. Mais elle, tu l’as vue. »
J’ai secoué la tête.
« Je me souviendrais d’une femme liée à la disparition de ma fille. »
« À l’époque, tu ne savais pas qu’elle l’était. »
Il m’a demandé de réfléchir à la semaine précédant l’hospitalisation d’Emily. Cette période était devenue floue avec les années. Emily avait commencé à être malade. Nous avions multiplié les consultations. Carl travaillait moins pour rester auprès des jumelles. Je passais mes journées entre les thermomètres, les médicaments et des salles d’attente dont je ne distinguais plus les unes des autres.
« Une femme t’a parlé devant l’hôpital », a dit mon père. « Tu m’en avais parlé au téléphone. »
Je ne voyais rien.
« Quand ? »
« Quelques jours avant qu’Emily soit admise. »
Je me suis forcée à chercher.
Un banc. Une entrée vitrée. Une journée froide.
Puis un détail a surgi.
Un manteau gris.
J’ai fermé les yeux.
J’attendais un médecin à l’extérieur de l’établissement parce que mon téléphone captait mal à l’intérieur. Une femme aux cheveux noirs s’était approchée. Elle avait d’abord demandé l’heure, puis si je venais pour un enfant. Nous avions échangé quelques phrases banales.
Ensuite, elle avait posé une question précise.
« Elle m’a demandé si j’étais la mère d’Emily. »
Mon père a pâli.
Le souvenir prenait forme à mesure que je parlais.
« J’ai cru qu’elle nous avait entendues à l’accueil. Elle savait qu’Emily avait une sœur jumelle. Elle m’a demandé si les filles se ressemblaient beaucoup. »
À l’époque, cela m’avait semblé être une conversation sans importance. Les jumelles attiraient souvent la curiosité. Les gens demandaient si elles se ressemblaient, si elles avaient les mêmes goûts, si elles se trompaient parfois elles-mêmes.
Mais cette femme avait posé une question différente.
Laquelle ?
J’ai appuyé mes doigts contre mes tempes.
Puis elle m’est revenue.
« Elle voulait savoir comment nous les distinguions. »
Mon père s’est laissé tomber contre le dossier de sa chaise.
Je sentais mon cœur accélérer.
« Elle m’a demandé si l’hôpital avait déjà mélangé leurs dossiers parce qu’elles étaient jumelles. J’avais ri. Je lui avais dit que leurs bracelets portaient leurs noms. »
Je rouvrais une scène que j’avais enterrée sans même savoir qu’elle comptait.
Le visage de la femme restait incomplet, mais certains éléments étaient nets : des cheveux noirs coupés sous les épaules, une voix calme, un manteau gris trop élégant pour quelqu’un qui semblait attendre dehors depuis longtemps.
« C’était Evelyn ? »
Mon père a hoché lentement la tête.
« Carl en était convaincu. »
« Comment le savait-il ? »
« Il l’a revue. »
« Quand ? »
Mon père a regardé vers la porte verrouillée.
« Peu avant de partir. »
J’ai cessé de respirer normalement.
« Il lui a parlé ? »
« Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit. Mais Carl m’a affirmé qu’Evelyn était la dernière personne qu’il avait rencontrée avant de décider qu’il devait disparaître. »
Je me suis tournée vers la photographie.
Au dos, le nom Evelyn Hart n’était plus une annotation mystérieuse.
C’était un chemin.
Et pour la première fois depuis le début de la soirée, je savais exactement quelle question je voulais poser ensuite.
« Où est-elle aujourd’hui ? »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 4 : J’ai retrouvé dans ma mémoire la femme au manteau gris, puis un appel anonyme a transformé la photographie en nouvelle énigme
Treize ans après l’enterrement de ma fille, mon père a posé devant moi une photographie qu’il n’aurait jamais dû posséder
Part 3 of 15
