PARTIE 7 – Evelyn Mercer tenait nos comptes depuis trente ans, mais dans son ancien bureau nous avons trouvé la preuve qu’elle préparait la chute de ma famille bien avant la mort de Patrick

Nous quittâmes l’hôpital avec une liste de questions plus longue que celle que nous avions apportée.

Mon père devait rester encore au moins deux jours.

Ma mère refusa de nous accompagner.

Quand je lui demandai pourquoi, elle répondit simplement :

« Parce que je viens d’apprendre que mon mari m’a fait témoigner une fausse signature et qu’une femme que je considère comme une amie depuis trente ans était liée à nos créanciers. J’ai besoin de cinq minutes sans découvrir un nouveau mensonge. »

Je ne pouvais pas lui en vouloir.

Silas conduisit.

Grant resta silencieux sur le siège arrière.

Après dix minutes, il dit :

« Evelyn m’a appris à lire un bilan. »

Je regardai dans le rétroviseur.

« Ça ne veut pas dire qu’elle est coupable. »

« Elle est la première personne que j’ai appelée après la crise de Papa. »

« Pourquoi ? »

« Parce que c’est toujours elle que j’appelle lorsqu’il se passe quelque chose à l’agence. »

Il passa une main sur son visage.

« Si elle est impliquée, elle sait tout ce qu’on a fait depuis hier. »

Silas demanda :

« Tu lui as parlé du coffre ? »

« Non. »

« De Greer ? »

« Non. »

« De la clé USB ? »

« Non. »

« Alors ne commence pas maintenant. »

Nous décidâmes de ne pas aller directement à l’agence.

Elena nous rejoignit dans son cabinet.

Elle avait déjà obtenu plusieurs informations publiques sur HCP Services.

Evelyn Mercer y figurait comme secrétaire administrative plus de quinze ans auparavant.

Adrian Vale apparaissait dans une société associée.

Le père d’Evelyn, Samuel Mercer, avait été créancier privé de mon grand-père.

« Est-ce légal ? » demandai-je.

Elena repoussa ses lunettes.

« Être liée à un créancier n’est pas illégal. Travailler pour plusieurs sociétés non plus. La question est de savoir si elle a utilisé sa fonction chez Hale & Mercer pour favoriser secrètement Hawthorne. »

Grant lui tendit les documents copiés.

« Et si elle a préparé les garanties ? »

« Là, on change de catégorie. »

Elena consulta la fausse signature.

« Surtout si elle savait que Claire n’avait pas donné son accord. »

Je demandai :

« Peut-on faire analyser l’écriture ? »

« Oui. Mais ne construisez pas votre enquête autour d’une expertise graphologique. Cherchez les métadonnées, les courriels, les fichiers sources, qui a imprimé quoi, depuis quel ordinateur. »

Silas eut un petit sourire.

« Enfin quelqu’un qui parle comme moi. »

Elena ne sourit pas.

« C’est parce que vous avez tous trop regardé des séries policières. »

Grant et moi échangeâmes un regard.

Pendant trente secondes, la tension diminua.

Puis Elena posa une feuille devant nous.

« J’ai aussi regardé Thomas Greer. »

Je me redressai.

« Et ? »

« Il existe. Ancien contrôleur interne de Hale & Mercer. Parti huit ans plus tôt. Ensuite consultant indépendant. Très peu de traces récentes. »

« Casier ? »

« Rien de sérieux. Un litige commercial. »

« Pourquoi mon père le soupçonne ? »

« Ce n’est pas une preuve. »

« Je sais. »

Elle hocha la tête.

« Alors ne l’oubliez pas lorsqu’il vous donne des informations qui semblent confirmer ce que vous pensez déjà. »

Nana aurait approuvé cette phrase.

Nous prîmes rendez-vous avec Greer dans un café situé à trente kilomètres de la ville.

Il arriva en retard.

Je le reconnus avant qu’il se présente parce qu’il regarda trois fois derrière lui en traversant le parking.

Il avait une soixantaine d’années, les épaules voûtées et un visage marqué par des nuits trop courtes.

Silas resta debout lorsqu’il approcha.

Greer observa chacun de nous.

« Vous avez amené l’avocate ? »

« Non », répondis-je.

« Mauvais choix. »

« Elle sait où nous sommes. »

« Meilleur choix. »

Nous nous assîmes.

Grant entra immédiatement dans le sujet.

« Vous avez accusé mon paiement à HCP. »

« Je n’ai accusé personne. J’ai dit que vous l’aviez fait. »

« Et vous saviez pourquoi ? »

« À l’époque, oui. Maintenant, je voulais voir si vous le reconnaîtriez. »

Grant serra la mâchoire.

« Vous testez les gens ? »

Greer sortit une petite clé USB.

« Patrick est mort parce qu’il a fait confiance trop vite. Je ne recommence pas. »

Je désignai la clé.

« Les relevés ? »

« Des copies. »

« Où sont les originaux ? »

« En sécurité. »

Silas demanda :

« Chez qui ? »

Greer sourit sans joie.

« Pas chez moi. »

Je posai mes mains sur la table.

« Mon père dit que Patrick vous a rencontré au garage la veille de sa mort. »

Greer ne bougea pas.

« C’est vrai. »

« Et qu’après cette rencontre, Patrick pensait avoir fait une erreur. »

Greer regarda par la fenêtre.

« C’est aussi vrai. »

Grant s’avança.

« Quelle erreur ? »

« Il avait accusé la mauvaise personne. »

Mon cœur accéléra.

« Qui ? »

Greer hésita.

« Dale. »

Je restai silencieuse.

« Patrick pensait que votre père travaillait volontairement avec Hawthorne pour détourner l’argent du trust. Je lui ai montré quelque chose qui prouvait que Dale cachait des actes frauduleux, oui, mais qu’une partie des transferts était faite sans son autorisation. »

« Par Evelyn ? »

Greer me regarda.

« Vous avez avancé vite. »

« Répondez. »

« Oui. »

Grant s’adossa.

« Elle transférait l’argent ? »

« Pas directement. Elle modifiait les dates, les références et les pièces justificatives. Elle préparait le terrain. »

« Pour Hawthorne ? »

« Pour elle-même. »

Je fronçai les sourcils.

Greer sortit plusieurs pages.

« Evelyn a grandi en pensant que Hale & Mercer aurait dû appartenir à son père. »

« Pourquoi ? »

« Samuel Mercer a fourni l’argent qui a empêché votre grand-père de faire faillite au début. En échange, il devait recevoir une participation substantielle. »

« Il ne l’a pas reçue ? »

« Pas comme il l’imaginait. »

Silas parcourut les pages.

« Contrat différent ? »

« Plusieurs versions. Votre grand-père était habile. Peut-être trop. Samuel pensait avoir 40 %. Les documents finaux lui accordaient beaucoup moins. »

Grant murmura :

« D’où le nom Mercer dans l’entreprise. »

Greer acquiesça.

« Le nom est resté. La participation, non. »

« Et Evelyn veut récupérer ce qu’elle pense être à sa famille. »

« Exactement. »

Je regardai les documents.

« Pourquoi attendre des décennies ? »

« Elle n’a pas attendu. »

Greer posa un doigt sur une série de dates.

« Elle a commencé petit. Frais de conseil. Contrats orientés vers des sociétés associées. Refinancements. Chaque fois que Dale avait besoin d’argent, elle proposait une solution liée à l’ancien réseau Mercer. »

Silas dit :

« Hawthorne. »

« Au départ, Hawthorne n’était pas une seule société. C’était un ensemble de créanciers privés. Adrian Vale l’a consolidé plus tard. »

« Evelyn et Vale travaillent ensemble ? »

Greer hésita.

« Oui. Mais ce n’est pas une alliance stable. »

« Pourquoi ? »

« Parce que Vale veut l’entreprise. Evelyn veut la vengeance. »

Cette phrase resta.

Deux objectifs différents.

Un même piège.

Je demandai :

« Patrick avait découvert ça ? »

« Presque. »

« Alors pourquoi est-il mort ? »

Greer regarda Grant.

Puis Silas.

Enfin moi.

« Parce qu’il a obtenu la preuve que quelqu’un modifiait physiquement les documents internes. »

« Evelyn ? »

« Il pensait que oui. »

« Et les freins ? »

Greer détourna le regard.

« Le soir du garage, Patrick m’a montré sa voiture. Il disait que la pédale réagissait mal. Je lui ai dit de ne pas rouler. »

Je sentis un froid.

« Vous êtes S. ? »

« Non. »

« Son carnet dit : “S. dit que la ligne a été touchée.” »

Greer fronça les sourcils.

« S. ? »

Il réfléchit.

Puis pâlit.

« Samuel. »

« Le père d’Evelyn ? »

« Oui. »

Grant secoua la tête.

« Il était encore vivant ? »

« À l’époque, oui. Il est mort six mois après Patrick. »

Je sentis les morceaux se déplacer.

« Patrick parlait à Samuel Mercer ? »

« En secret. »

« Pourquoi ? »

« Parce que Samuel détestait ce que sa fille faisait. »

Personne ne parla.

Greer continua :

« Patrick avait retrouvé Samuel dans une maison de retraite. Il voulait comprendre les contrats originaux avec votre grand-père. Samuel lui avait donné des copies et l’avait averti qu’Evelyn utilisait les anciennes créances comme justification pour récupérer de l’argent. »

Silas demanda :

« Samuel connaissait la voiture ? »

« Il avait été mécanicien avant de devenir investisseur. Patrick lui avait parlé des freins au téléphone. Samuel lui avait dit que quelqu’un avait probablement touché à la ligne. »

Je respirai lentement.

Donc l’initiale S. n’accusait pas Silas.

Elle innocentait peut-être Greer.

Mais rien n’était encore certain.

« Qui avait accès au garage ? »

« Plusieurs personnes. »

« Evelyn aussi. »

« Oui. »

« Vous l’avez vue ce soir-là ? »

Greer devint silencieux.

Je compris.

« Vous l’avez vue. »

« Dans le parking. »

Grant se pencha.

« Pourquoi vous n’avez pas dit ça à la police ? »

Greer eut un rire amer.

« Parce que je travaillais moi-même sur des dossiers confidentiels que j’avais sortis sans autorisation. Et parce qu’au moment où j’ai décidé de parler, Dale m’a proposé un accord. »

Je regardai mon père absent à travers les mots.

« Il vous a payé. »

« Oui. »

Grant frappa la table de sa paume.

« Combien ? »

« Assez pour que j’aie honte depuis huit ans. Pas assez pour oublier. »

Je fixai Greer.

« Vous accusez mon père de vous avoir acheté votre silence. »

« Il pensait protéger l’agence. »

« Tout le monde pense protéger quelque chose dans cette histoire. »

Greer baissa les yeux.

« Patrick, lui, essayait de protéger les gens. »

Je serrai les dents.

« Alors donnez-moi quelque chose qui compte maintenant. »

Greer poussa la clé USB vers moi.

« Les journaux d’accès du réseau interne. Les sauvegardes des comptes d’Evelyn. Des copies de messages entre elle et Vale. »

« Qui montrent quoi ? »

« Qu’elle préparait la prise de contrôle avant la mort de Patrick. »

Grant saisit la clé.

« Et ça prouve qu’elle a saboté la voiture ? »

« Non. »

Je ressentis une frustration brutale.

Greer poursuivit :

« Mais il existe peut-être une preuve. »

« Où ? »

« Dans l’ancien bureau de Patrick. »

Grant secoua la tête.

« Ce bureau est devenu une salle d’archives. »

« Faux. »

Greer sortit une photographie.

On y voyait une prise électrique démontée.

« Patrick avait installé un mini-enregistreur vidéo dirigé vers le parking arrière. Il avait peur que quelqu’un entre dans son bureau. »

Silas examina la photo.

« Caméra cachée ? »

« Très ancienne. Enregistrement local sur carte mémoire. »

« Et elle est encore là ? »

« J’ignore si elle a été trouvée. »

Nous retournâmes à Hale & Mercer le soir même.

Grant avait les clés.

L’étage était vide.

Le bureau de Patrick sentait désormais le papier et la poussière.

Des boîtes occupaient les murs.

Silas trouva la prise derrière une armoire.

Elle avait été repeinte deux fois.

Mais la plaque n’était pas d’origine.

Il la démonta.

À l’intérieur, un minuscule boîtier noir.

Toujours là.

Une carte mémoire.

Nous la consultâmes sur l’ordinateur isolé de l’atelier.

La plupart des fichiers étaient corrompus.

Puis une séquence s’ouvrit.

Date : veille de la mort de Patrick.

Le parking arrière.

17 h 48.

Patrick entra dans le champ.

17 h 53.

Thomas Greer.

18 h 12.

Greer repartit.

18 h 26.

Patrick sortit, ouvrit le capot de sa voiture, se pencha.

Puis quelqu’un entra dans le champ.

Evelyn.

Elle parla avec lui pendant quatre minutes.

Patrick s’éloigna vers le bâtiment.

Evelyn resta près de la voiture.

Seule.

Trente-sept secondes.

Elle se baissa.

Disparut derrière l’aile avant.

Puis se releva.

Grant cessa de respirer.

À 18 h 32, Evelyn quitta le parking.

Patrick revint onze minutes plus tard.

Le lendemain matin, il mourait sur la route.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 8 : La vidéo semblait enfin montrer qui avait touché à la voiture de Patrick, jusqu’à ce qu’Evelyn nous révèle pourquoi elle s’était agenouillée près de la roue

Story Parts

Quinze ans après m’avoir laissée partir, ma mère est revenue avec un gratin, une signature à obtenir et un silence beaucoup trop soigneusement préparé

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