Personne ne parla pendant plusieurs secondes.
Je tenais encore le téléphone contre mon oreille, mais j’avais cessé d’entendre la respiration d’Elena.
Mon père.
Adrian Vale.
Ma mère.
Tous les trois dans le parking, près de la voiture de Patrick, quelques heures avant sa mort.
Le regard de Grant glissa vers Evelyn, puis vers moi.
Silas posa une main sur le dossier d’une chaise.
« Demande-lui ce qu’on voit exactement. »
Je répétai la question.
Elena consulta quelque chose de son côté.
« Le fragment commence à 23 h 47. Votre père et Vale arrivent par le côté nord. Dale ouvre le capot. Vale tient une lampe. Une minute plus tard, votre mère entre dans le champ. Elle semble leur parler. »
« Ensuite ? »
« Nous n’avons pas encore tout. La récupération continue. »
Je sentis ma mâchoire se crisper.
« Est-ce qu’on les voit toucher aux freins ? »
« Pas clairement. »
Grant leva les yeux.
« Donc on n’a rien. »
« On a déjà beaucoup », répondit Elena à travers le téléphone. « Mais pas ce que vous voulez conclure. »
Cette distinction était insupportable et nécessaire.
Je raccrochai.
Evelyn se leva lentement.
« Si Margaret était là, alors Dale ne vous a pas tout raconté. »
« Ça, on l’avait compris », dis-je.
Grant marcha jusqu’à la fenêtre.
« Papa a dit qu’il soupçonnait Greer. Il savait que Patrick avait reçu des menaces. Il nous a laissé croire qu’il n’avait jamais revu la voiture cette nuit-là. »
Silas demanda à Evelyn :
« Vale pouvait entrer dans le garage sans aide ? »
« Non. Pas à l’époque. Il fallait un code ou une clé. »
« Dale avait les deux. »
« Oui. »
« Margaret ? »
« La clé. Pas de code personnel. »
Je regardai la vieille horloge de Samuel Mercer.
Son tic-tac semblait trop fort.
« Pourquoi ma mère serait venue ? »
Evelyn hésita.
« Peut-être parce qu’elle suivait Dale. »
Grant se retourna.
« Ou parce qu’elle travaillait avec lui. »
Je ne voulais ni l’une ni l’autre version.
Je voulais un fait.
Un seul.
Quelque chose qui ne dépendait pas d’une interprétation familiale.
Silas prit sa veste.
« On retourne voir Dale. »
« Non », répondis-je.
Il s’arrêta.
« Pourquoi ? »
« Parce que cette fois, on ne lui apporte rien. »
Grant me regarda.
« Tu veux qu’il parle sans savoir ce qu’on sait. »
« Oui. »
Evelyn hocha lentement la tête.
« Patrick faisait pareil. »
Je n’aimai pas cette comparaison.
Pas parce qu’elle était fausse.
Parce qu’elle était probablement juste.
À l’hôpital, mon père dormait lorsque nous arrivâmes.
Ma mère était assise près de la fenêtre avec un gobelet de café froid.
Elle nous vit entrer ensemble et comprit immédiatement que quelque chose avait changé.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Je fermai la porte.
« Où étais-tu la nuit avant la mort de Patrick ? »
Le gobelet s’arrêta à mi-chemin de ses lèvres.
Elle ne demanda pas de quelle nuit je parlais.
Je le remarquai.
Grant aussi.
« Claire… »
« Où étais-tu ? »
Elle regarda mon père endormi.
« À la maison. »
« Toute la nuit ? »
« Oui. »
« Tu es sûre ? »
Elle reposa le gobelet.
« Pourquoi tu demandes ça ? »
Je ne répondis pas.
Son visage changea.
Pas beaucoup.
Juste assez.
« Vous avez trouvé quelque chose. »
Grant fit un pas.
« Réponds à la question, Maman. »
Elle baissa les yeux.
« Je suis sortie. »
Je sentis la colère monter, mais je la contins.
« Où ? »
« À l’agence. »
« À quelle heure ? »
« Je ne sais plus. Tard. »
« 23 h 47 ? »
Elle me regarda.
Et toute défense disparut.
Mon père bougea dans le lit.
Ses yeux s’ouvrirent.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Personne ne répondit immédiatement.
Puis ma mère dit :
« Ils ont trouvé la vidéo. »
Mon père pâlit.
Pas de surprise.
Pas de confusion.
Seulement la peur.
Grant recula d’un pas.
« Tu savais qu’il y avait une caméra ? »
« Pas à l’époque. »
Je m’approchai du lit.
« Qu’est-ce que vous faisiez avec Vale autour de la voiture de Patrick ? »
Mon père fixa ma mère.
Elle regardait ses mains.
« Dale », murmura-t-elle.
Il ferma les yeux.
Puis :
« On essayait de la réparer. »
Je crus avoir mal entendu.
« Quoi ? »
« Les freins. »
Silas se rapprocha.
« Vous saviez qu’ils avaient été touchés ? »
« Oui. »
« Depuis quand ? »
« Patrick m’avait appelé plus tôt. »
Je sentis quelque chose se fissurer.
« Tu nous as dit qu’il t’avait appelé après avoir rencontré Greer. »
« C’est vrai. »
« Tu n’as pas dit qu’il avait parlé des freins. »
« Il m’a dit qu’il y avait probablement une fuite. »
Grant explosa.
« Et tu as fait venir Vale ? »
Mon père serra les draps.
« Parce qu’il avait un mécanicien. »
Silas eut un rire incrédule.
« Vous appelez votre créancier privé pour réparer une conduite de frein sabotée ? »
« Ce n’était pas aussi simple. »
Je m’entendis rire.
« Toujours cette phrase. »
Ma mère se mit debout.
« Vale avait appelé Dale plus tôt dans la soirée. Il savait que Patrick enquêtait. Il a proposé d’envoyer quelqu’un vérifier la voiture discrètement. »
Grant la regarda comme si elle était une étrangère.
« Et vous avez accepté ? »
« Votre père avait peur d’un scandale. »
« Patrick était peut-être en danger de mort ! »
« Je sais. »
Cette fois, ma mère cria presque.
Le silence qui suivit fut lourd.
Elle porta une main à sa poitrine.
« Je sais maintenant. »
Je regardai mon père.
« Qui a réparé les freins ? »
« Personne. »
Silas fronça les sourcils.
« Expliquez. »
Mon père parla lentement.
« Quand nous sommes arrivés, Vale a regardé sous le capot mais ne savait pas quoi faire. Margaret est venue parce qu’elle m’avait suivi. »
Ma mère acquiesça.
« Je pensais qu’il rencontrait encore Hawthorne en secret. »
« Et ensuite ? »
« Vale a appelé quelqu’un. »
« Qui ? »
Mon père hésita.
« Evelyn. »
Je tournai brusquement la tête.
« Evelyn ? »
« Il voulait qu’elle vienne avec une trousse d’outils. Elle n’est jamais venue. »
Silas demanda :
« Alors qui a touché à la voiture ? »
Mon père fixa le plafond.
« Patrick. »
Je me figeai.
« Patrick était là ? »
« Il est revenu vers minuit vingt. »
Grant secoua la tête.
« La vidéo ne le montre pas. »
« Peut-être sur un autre fragment. »
Mon père poursuivit.
« Il nous a trouvés là. Il était furieux. Il a accusé Vale d’avoir organisé tout ça. »
« Et Vale ? »
« Il a nié. »
« Évidemment. »
« Patrick a dit qu’il allait appeler la police. »
Mon père marqua une pause.
« Puis Vale lui a montré un document. »
Je me penchai.
« Quel document ? »
« Une copie d’un engagement signé par ton grand-père. Une clause que Patrick n’avait jamais vue. »
Silas demanda :
« Quel genre de clause ? »
« Une disposition qui permettait à Hawthorne de prendre le contrôle de certaines participations si la famille contestait la dette de manière unilatérale. »
Je compris.
« Donc Vale l’a menacé de saisir l’agence s’il allait voir la police. »
Mon père acquiesça.
« Patrick a quitté le garage sans la voiture. »
« Avec qui ? »
« Avec moi. »
Je retins mon souffle.
« Tu l’as raccompagné ? »
« Oui. »
« Où ? »
« Chez lui. »
« Et tu es retourné au garage après ? »
« Non. »
« Maman ? »
Elle secoua la tête.
« Non. »
« Vale ? »
Mon père ferma les yeux.
« Il est resté. »
Silas se raidit.
« Seul avec la voiture ? »
« Oui. »
Nous venions enfin d’arriver à quelque chose.
« Combien de temps ? »
« Je ne sais pas. »
« Et le lendemain matin, Patrick a récupéré sa voiture ? »
« Oui. »
Grant passa les mains dans ses cheveux.
« Pourquoi vous n’avez jamais raconté ça à la police ? »
Mon père répondit sans détour.
« Parce que j’aurais dû expliquer Hawthorne. Les faux documents. Les garanties. Tout. »
« Donc encore une fois, tu as protégé l’agence. »
« Oui. »
Le mot n’avait même plus besoin d’excuse.
Mon téléphone vibra.
Elena.
Je décrochai immédiatement.
« On a récupéré quatre minutes supplémentaires. »
Je regardai mon père.
« Dis-moi. »
« 00 h 21. Patrick entre dans le champ. Il dispute avec Dale et Vale. Margaret est là. À 00 h 29, Patrick repart à pied avec Dale. Margaret suit quelques minutes plus tard. »
« Et Vale ? »
Silence.
« Vale reste. »
Mon père ferma les yeux.
« Combien de temps ? »
« Jusqu’à 00 h 43. Ensuite il quitte le champ. »
Silas demanda :
« On le voit toucher à la roue ? »
Je répétai.
Elena répondit :
« Pas sur le fragment actuel. »
Puis elle ajouta :
« Mais il y a autre chose. »
« Quoi ? »
« À 00 h 38, quelqu’un arrive depuis la porte arrière du bâtiment. »
Mon ventre se contracta.
« Qui ? »
« On ne voit pas le visage. Capuche sombre. Petite taille. »
Grant murmura :
« Evelyn ? »
Elena poursuivit :
« Cette personne parle à Vale. Puis ils disparaissent ensemble derrière la voiture pendant une minute cinquante-deux. »
Je regardai ma mère.
Puis mon père.
« Ensuite ? »
« Vale repart seul. »
« Et la personne ? »
« Elle retourne dans le bâtiment. »
Silas se pencha vers moi.
« Demande l’heure de désactivation de l’alarme. »
Je le fis.
Quelques secondes.
Puis Elena répondit :
« 23 h 41 avec le code de Grant. Réactivation à 00 h 46. »
Grant blêmit.
« Donc quelqu’un avec mon code était encore dans le bâtiment. »
Mon père tourna lentement la tête vers lui.
« Qui connaissait ton code ? »
Grant hésita.
« Toi. Evelyn. Patrick peut-être. »
Ma mère murmura :
« Et moi. »
Nous nous tournâmes vers elle.
Elle avait les larmes aux yeux.
« Grant me l’avait donné un mois avant, quand j’avais oublié ma clé. »
J’eus l’impression que chaque réponse créait deux nouveaux suspects.
Puis Elena parla de nouveau.
« Claire, la récupération vient d’ouvrir une image plus nette de la personne encapuchonnée. »
Je serrai le téléphone.
« Et ? »
« Elle enlève la capuche juste avant de rentrer. »
Je ne respirais plus.
« Qui est-ce ? »
Elena hésita.
« Ce n’est pas Evelyn. »
Grant se figea.
Ma mère porta une main à sa bouche.
Puis Elena prononça le nom.
« C’est Patrick. »
Je regardai mon père.
« Impossible. Il était parti avec toi. »
Mon père devint blanc.
Et pour la première fois depuis le début, je vis sur son visage quelque chose qui n’était ni de la culpabilité ni de la peur.
C’était de l’incompréhension.
Parce que si Patrick était revenu au garage après que mon père l’avait raccompagné chez lui, alors il avait choisi de revenir seul.
Et il avait rencontré Adrian Vale en secret.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 10 : Patrick était revenu de lui-même au garage après minuit, et son dernier rendez-vous secret avec Vale cachait une décision que personne dans la famille n’avait soupçonnée
Quinze ans après m’avoir laissée partir, ma mère est revenue avec un gratin, une signature à obtenir et un silence beaucoup trop soigneusement préparé
Part 9 of 15
