PARTIE 13 – Le projet de Lily nous obligea à choisir entre trois mois perdus et une vie rétrécie par la peur de perdre Carl

Lily posa sa lettre d’acceptation sur la table basse et regarda alternativement son père et moi.

« Dites quelque chose. »

Carl fut le premier à répondre.

« Tu dois y aller. »

Elle soupira aussitôt.

« Je savais que tu allais dire ça. »

« Parce que c’est vrai. »

« Tu n’as même pas demandé où. »

« Peu importe. »

« C’est à Lisbonne. »

Carl cligna des yeux.

« D’accord. Là, j’ai envie de dire que c’est trop loin. »

Lily sourit malgré elle.

« Voilà. Réaction normale. »

Je pris la lettre. Le programme durait douze semaines. Recherche, séminaires, cours intensifs, visites professionnelles. Une occasion rare, exactement le genre d’expérience dont elle parlait depuis des mois sans croire qu’elle serait retenue.

« C’est formidable », dis-je.

« Mais ? »

Je regardai Carl.

Il détourna les yeux.

Lily croisa les bras.

« Vous faites tous les deux ce truc où personne ne veut prononcer le mot. »

« Quel mot ? » demanda Carl.

« Mourir. »

Le silence tomba.

Carl s’appuya contre le dossier.

« Très bien. Parlons-en. »

Lily se rassit.

« Je serai absente trois mois. »

« Oui. »

« Tu pourrais aller beaucoup plus mal en trois mois. »

« Oui. »

« Tu pourrais… »

Sa voix se brisa.

Carl ne l’aida pas à terminer.

Il attendit.

« Tu pourrais mourir pendant que je suis là-bas. »

Il hocha la tête.

« Oui. »

Je vis la douleur passer sur le visage de Lily.

« Et tu veux quand même que je parte ? »

Carl la regarda longtemps.

« Je veux que tu choisisses en sachant la vérité. Pas en prétendant qu’il n’y a aucun risque. »

« Ce n’est pas une réponse. »

« D’accord. Mon opinion, c’est que tu devrais partir. »

« Pourquoi ? »

« Parce que tu ne peux pas construire ta vie autour de la possibilité de ma mort. »

Lily se leva.

« Facile à dire pour toi. »

« Non. »

Sa voix resta calme.

« C’est précisément ce que j’ai fait. J’ai construit treize ans autour de la peur de ce qui allait m’arriver. Je ne vais pas applaudir pendant que tu reproduis mon erreur dans l’autre direction. »

Elle détourna les yeux.

Je connaissais cette expression.

Elle cherchait un argument qu’elle savait déjà insuffisant.

« Si je reste, ce n’est pas parce que j’ai peur. »

« Alors pourquoi ? »

« Parce que je veux du temps avec toi. »

Cette fois, Carl n’eut aucune réponse rapide.

Il regarda ses mains.

« Ça, c’est différent. »

Lily se rassit.

« Voilà pourquoi ce n’est pas simple. »

Je posai la lettre.

« Peut-être que tu n’as pas besoin de décider aujourd’hui. »

Elle secoua la tête.

« J’ai dix jours. »

« Alors utilise-les. »

Les jours suivants, elle pesa chaque possibilité comme si elle pouvait trouver une formule qui éliminerait le regret.

Elle dressa des listes.

Avantages.

Risques.

Coût.

Dates de retour.

Possibilité de rentrer en urgence.

Temps de trajet.

Assurance.

Carl se moqua gentiment d’elle.

« Tu as hérité de Daniel. »

« Et de toi, apparemment. »

« Mauvaise nouvelle. »

Elle sourit.

Pourtant, je la voyais changer.

Chaque fois que Carl avait un mauvais jour, Lisbonne devenait impossible.

Chaque fois qu’il allait mieux, elle se reprochait de vouloir rester.

Papa lui parla également.

Ils s’assirent dans la cuisine pendant presque deux heures.

Plus tard, je lui demandai ce qu’il avait dit.

« Que regretter n’est pas toujours la preuve qu’on a choisi mal. »

Je le regardai.

« C’est étonnamment sage. »

« L’âge améliore parfois certaines choses. »

Puis son visage devint plus sérieux.

« Je lui ai aussi dit qu’elle ne devait pas rester pour prendre soin de nous. »

« Nous ? »

« Carl. Toi. Moi. Cette famille a assez demandé à cette fille de vivre avec les conséquences de nos décisions. »

La phrase resta avec moi toute la nuit.

Deux jours avant la date limite, Lily demanda à Carl si elle pouvait enregistrer une conversation avec lui.

« Pourquoi ? »

« Parce que je veux t’entendre raconter les choses comme toi tu t’en souviens. »

Carl réfléchit.

« Quelles choses ? »

« Tout. »

Elle posa son téléphone sur la table.

« Comment tu as rencontré Maman. Comment étaient nos premières années. Emily. Le jour de notre naissance. Les vacances. Les choses stupides. Même celles qui ne semblent pas importantes. »

Carl me regarda.

« Tu es sûre de vouloir ma version ? »

Je haussai les épaules.

« Je corrigerai les mensonges. »

Il sourit.

Lily appuya sur enregistrer.

Ils parlèrent trois heures.

Carl raconta notre première rencontre au supermarché.

Il embellit l’histoire.

Je l’interrompis.

« Ton chariot m’a frappée parce que tu regardais ton téléphone. »

« Je consultais une liste. »

« Tu envoyais un message. »

« Différence technique. »

Lily rit.

Puis les histoires continuèrent.

La naissance prématurée des jumelles.

Le premier Noël.

Emily refusant de porter des chaussures assorties.

Lily corrigeant déjà les adultes à quatre ans.

La première fois où Carl avait eu réellement peur de devenir père.

« La première nuit à la maison », dit-il. « Elles dormaient toutes les deux. Ta mère dormait aussi. Moi, je suis resté debout parce que j’étais persuadé que si je dormais, quelque chose allait arriver. »

Lily leva les yeux.

« Tu as toujours été anxieux. »

« Malheureusement. »

La pièce devint plus silencieuse lorsqu’ils parlèrent d’Emily.

Pas de la mort.

D’elle.

De sa personnalité.

De ses manies.

De ses disputes.

De son rire.

Lily demanda :

« Si elle avait vécu, tu penses qu’on serait proches ? »

Carl resta silencieux.

« Je pense que vous vous seriez disputées énormément. »

Lily sourit.

« Et après ? »

« Et après vous vous seriez défendues contre le reste du monde. »

Je fermai les yeux.

C’était exactement ce que j’avais toujours imaginé.

À la fin de l’enregistrement, Lily éteignit son téléphone.

« Merci. »

Carl la regarda.

« C’est pour Lisbonne ? »

« En partie. »

« Pour pouvoir m’écouter si… »

Elle leva une main.

« Ne termine pas. »

Il hocha la tête.

Le lendemain, elle accepta le programme.

Elle entra dans l’appartement de Carl avec l’ordinateur ouvert.

« J’ai confirmé. »

Il leva les deux mains.

« Bien. »

« Ne sois pas trop content. »

« J’essaie d’avoir l’air raisonnablement fier. »

« Tu as l’air insupportable. »

Puis elle l’embrassa.

Longtemps.

À partir de ce jour, ils préparèrent son départ comme une mission commune.

Carl lui donna une petite liste d’endroits à voir.

Il n’était jamais allé au Portugal.

Cela ne l’empêcha pas de parler comme un expert après deux soirées de recherches.

Lily lui promit d’envoyer une photo par jour.

« Une seule ? »

« Minimum une. »

« Accord. »

Son départ arriva plus vite que prévu.

Cette fois, Carl insista pour venir à l’aéroport malgré la fatigue.

Nous empruntâmes un fauteuil roulant pour traverser le terminal.

Lily plaisanta sur son excès de bagages.

Papa portait un sac à dos alors qu’il n’avait aucune raison de le faire.

Tout le monde essayait de rester ordinaire.

Au moment des adieux, Lily embrassa Papa.

Puis moi.

Puis elle s’agenouilla devant Carl.

Il prit son visage entre ses mains tremblantes.

« Tu rentres avec des histoires. »

« Promis. »

« Tu ne passes pas douze semaines à m’appeler cinq fois par jour. »

« Pas promis. »

Carl sourit.

« Vis là-bas. »

Ses yeux se remplirent.

« D’accord ? »

Lily hocha la tête.

Puis elle l’embrassa sur la joue.

« Reste là. »

Carl ferma les yeux.

« Je vais faire de mon mieux. »

Elle se releva.

Fit quelques pas.

Puis revint brusquement.

« Papa. »

Carl leva les yeux.

« Oui ? »

« Je t’aime. »

Le monde sembla s’arrêter.

Carl ne répondit pas immédiatement.

Il essaya.

Sa voix ne sortit pas.

Alors il hocha la tête, une fois.

Puis encore.

Enfin :

« Moi aussi. »

Lily partit.

Nous la regardâmes disparaître après le contrôle.

Dans la voiture, Carl resta silencieux.

Papa regardait par la fenêtre.

Je conduisais.

Au bout de plusieurs kilomètres, Carl dit :

« Si quelque chose m’arrive pendant qu’elle est partie… »

« Non. »

Il me regarda.

« Je dois le dire. »

« Alors dis-le sans me demander de mentir. »

Il comprit.

« Si je me dégrade, tu lui dis la vérité. »

« Oui. »

« Même si ça peut la faire rentrer. »

« Oui. »

« Tu la laisses choisir. »

Je pris sa main.

« Oui. »

Carl ferma les yeux.

Cette fois, notre famille avait enfin appris la règle.

Aucune protection par le silence.

Aucune décision secrète.

Aucun amour utilisé comme excuse pour supprimer le choix de quelqu’un d’autre.

Nous ignorions encore à quel point cette promesse serait difficile à tenir.


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Le soir où Lily devint adulte, mon père déposa sur ma table une boîte que j’aurais préféré ne jamais reconnaître

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