La ville était presque vide lorsque nous quittâmes l’aéroport. Une pluie fine avait commencé à tomber, assez légère pour ne pas ralentir la circulation, mais suffisamment persistante pour couvrir le pare-brise de petites traînées brillantes. Preston conduisait sans parler. Je gardais l’enveloppe de mon père contre moi, sous mon manteau, comme si quelqu’un pouvait encore me la reprendre.
L’ancien hôpital se trouvait dans un quartier industriel à la périphérie de la ville. Preston avait affirmé qu’une partie du bâtiment avait été abandonnée depuis plusieurs années après l’ouverture d’un nouveau centre médical. Les murs extérieurs étaient noircis par le temps, plusieurs fenêtres avaient été condamnées avec des panneaux métalliques et les mauvaises herbes envahissaient le parking désert.
« C’est ici ? » demandai-je.
Preston coupa le moteur.
« Oui. »
Je regardai le bâtiment à travers le pare-brise.
« Tu es déjà venu ? »
Il resta quelques secondes sans répondre.
« Une fois. »
« Quand ? »
« Il y a onze ans. »
Je tournai lentement la tête vers lui.
Il avait les deux mains posées sur le volant. Ses jointures étaient blanches.
« La nuit où Clara est née ? »
Il acquiesça.
Je sentis une colère ancienne remonter en moi, mais elle ne ressemblait plus à celle que j’avais ressentie autrefois. Elle était froide, précise, presque silencieuse.
« Tu m’as dit que tu étais allé chercher du café. »
« Je sais. »
« Tu as disparu pendant presque quatre heures. »
« Je sais. »
« Et tu es venu ici. »
Il baissa les yeux.
« Oui. »
Je sortis de la voiture avant qu’il puisse ajouter quoi que ce soit.
La porte principale était verrouillée, mais Preston connaissait une entrée latérale. Il écarta une plaque métallique mal fixée et nous fit passer par un couloir étroit où l’odeur de poussière, de moisissure et de désinfectant ancien semblait encore imprégner les murs. Chaque pas produisait un écho sourd.
Je tenais la lampe de mon téléphone devant moi.
Sur les murs, des panneaux effacés indiquaient les anciennes salles : urgences, maternité, archives, laboratoire.
Puis je vis une inscription presque effacée.
« Unité familiale — niveau inférieur. »
Je m’arrêtai.
« Qu’est-ce que c’était ? »
Preston regarda le panneau.
« Je ne sais pas. »
Je le fixai.
« Tu mens encore. »
Il ne répondit pas.
Nous descendîmes un escalier métallique. Au bas des marches, une porte grise portait une serrure neuve au milieu d’un bâtiment qui semblait abandonné depuis des années.
Preston sortit une clé.
Je le regardai.
« Tu avais une clé ? »
« Elle appartenait à mon père. »
« Pourquoi ton père avait-il une clé de cet endroit ? »
Il serra les lèvres.
« Je ne le savais pas à l’époque. »
Il ouvrit.
La pièce derrière la porte était étonnamment propre.
Il y avait plusieurs armoires métalliques, une vieille table et des boîtes soigneusement empilées. Quelqu’un était venu ici récemment. La poussière recouvrait le sol, mais les poignées des armoires étaient propres.
Je compris alors que nous n’étions pas les premiers à chercher.
Preston le comprit aussi.
« Quelqu’un est passé avant nous », murmura-t-il.
Je m’approchai d’une armoire.
Sur le premier tiroir, une étiquette presque décollée indiquait des années.
Je parcourus les dates du doigt.
Puis je m’arrêtai.
Onze ans plus tôt.
« Preston. »
Il vint près de moi.
Le tiroir contenait des dossiers de maternité.
Je tirai doucement le premier.
Puis le second.
Puis le troisième.
Les noms étaient classés par ordre alphabétique.
Je cherchai mon nom.
Rien.
Je cherchai le nom de Preston.
Rien.
Puis je trouvai une section portant un numéro au lieu d’un nom.
Le même numéro apparaissait sur la photographie de mon père.
Je pris le dossier.
À l’intérieur se trouvait une feuille médicale, plusieurs signatures et une fiche portant une mention manuscrite.
« Transfert privé. Ne pas archiver dans le dossier principal. »
Je relus la phrase.
« Transfert de quoi ? »
Preston regardait par-dessus mon épaule.
« Je ne sais pas. »
« Tu étais ici. »
« Pas dans cette pièce. »
Je me tournai vers lui.
« Alors où étais-tu ? »
Il inspira profondément.
« Dans le couloir de maternité. Mon père m’avait appelé. »
« Pourquoi ? »
« Il m’a dit que quelque chose était arrivé. »
« À qui ? »
Preston ne répondit pas immédiatement.
« À toi. »
Je sentis mon ventre se contracter.
« Qu’est-ce qui m’était arrivé ? »
« Rien de médical. »
« Alors quoi ? »
Il regarda le dossier.
« Il m’a dit que Clara n’était pas la seule chose qui devait être protégée cette nuit-là. »
Je refermai le dossier.
« Ça ne veut rien dire. »
« Je sais. »
« Alors explique. »
« Je ne pouvais pas. Pas à l’époque. »
« Et maintenant ? »
Il me regarda.
« Maintenant, je pense que nous avons enfin assez d’éléments pour comprendre. »
Un bruit métallique retentit dans le couloir.
Nous nous figeâmes.
Quelqu’un venait d’entrer dans le bâtiment.
Preston éteignit immédiatement la lampe de son téléphone.
Des pas résonnèrent dans l’escalier.
Lents.
Réguliers.
Je sentis Preston poser une main devant moi pour m’empêcher d’avancer.
Nous attendîmes.
Les pas s’arrêtèrent devant la porte.
Puis une voix murmura :
« Lena. »
Je reconnus la voix.
C’était celle de la personne qui m’avait envoyé les messages.
« Qui êtes-vous ? » demandai-je.
Un silence.
Puis la poignée bougea.
La porte ne s’ouvrit pas.
« Vous devez sortir par l’autre côté », dit la voix.
Preston se pencha vers moi.
« Il y a une deuxième sortie. »
Nous traversâmes rapidement la pièce. Derrière une étagère, une petite porte donnait sur un couloir technique. Nous la franchîmes et refermâmes derrière nous.
Nous arrivâmes dans une ancienne salle d’archives.
Au centre se trouvait une femme.
Elle devait avoir une cinquantaine d’années. Ses cheveux étaient gris aux tempes et elle portait un manteau sombre. Elle ne semblait pas surprise de nous voir.
« Vous êtes Lena », dit-elle.
« Qui êtes-vous ? »
« Mon nom est Eleanor Shaw. »
Preston se raidit.
« Vous travailliez ici. »
Elle le regarda.
« Oui. »
« Comme infirmière ? »
« À l’époque, oui. »
Je m’approchai.
« Vous connaissiez mes parents ? »
Elle me fixa longtemps.
« Je connaissais votre mère. »
« Et mon père ? »
« Très bien. »
Je sentis mes doigts se refermer autour de l’enveloppe.
« Pourquoi étiez-vous avec eux dans cette photographie ? »
Eleanor regarda l’image que je venais de sortir.
Son visage se transforma.
« Où avez-vous trouvé ça ? »
« Preston me l’a donnée. »
Elle ferma les yeux.
« Alors il est temps. »
« Temps pour quoi ? »
Elle posa une main sur la table.
« Pour que vous sachiez ce que vos parents ont essayé de protéger. »
Je retins mon souffle.
« Mes filles ? »
Eleanor secoua lentement la tête.
« Pas seulement elles. Vous aussi. »
Elle sortit une petite clé de sa poche.
« Votre père m’a demandé de conserver quelque chose ici. Il m’a dit qu’un jour, vous viendriez le chercher. »
« Pourquoi ne me l’avez-vous jamais donné ? »
« Parce que personne n’était venu. »
Elle me tendit la clé.
« Jusqu’à ce soir. »
Je la pris.
« Qu’est-ce qu’elle ouvre ? »
Eleanor regarda Preston.
« Il ne vous a rien dit ? »
« Non. »
Elle soupira.
« Alors il doit vous le dire lui-même. »
Je me tournai vers Preston.
Il avait le regard fixé au sol.
« Il y avait deux bébés cette nuit-là », dit-il enfin.
Je cessai de respirer.
« Quoi ? »
Eleanor baissa les yeux.
Preston poursuivit d’une voix brisée.
« Clara n’était pas la seule enfant née dans cette aile cette nuit-là. »
Je regardai Eleanor.
Elle ne démentit pas.
« Et l’autre bébé ? »
Eleanor prit une profonde inspiration.
« C’est là que l’histoire de Brielle commence. »
Un bruit de pas retentit à nouveau derrière la porte.
Cette fois, ils étaient plusieurs.
Eleanor se redressa.
« Nous devons partir. Maintenant. »
Je serrai la clé dans ma main.
Je venais enfin d’obtenir une réponse.
Mais cette réponse ouvrait une question bien plus terrifiante.
Si deux bébés étaient nés cette nuit-là, pourquoi les dossiers de mes filles avaient-ils disparu ?
Et surtout, pourquoi Brielle était-elle liée à l’un d’eux ?
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : Le récit d’Eleanor révéla ce qui s’était passé onze ans plus tôt, mais un détail sur Mia rendit soudain chaque souvenir de sa naissance suspect
Cinq minutes après le divorce, j’ai compris que partir avec mes filles était devenu la seule décision que je pouvais encore contrôler
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