PARTIE 10 – Dans le sous-sol de Vance Freight, Ethan cherchait moins à fuir qu’à détruire l’unique archive montrant qui entrait chez Nora la nuit

Les agents arrivèrent au siège de Vance Freight avant nous. Nous restâmes dans la salle sécurisée pendant que Reeves recevait les mises à jour. J’aurais voulu voir par moi-même. J’aurais voulu arracher chaque réponse aux murs. Mais je savais désormais que l’impatience était l’une des armes dont Julian s’était toujours servi contre les autres : provoquer une réaction, puis la présenter comme une faute.

Sarah expliqua le fonctionnement du sous-sol.

« Le serveur vidéo est ancien. Il contient les flux archivés de plusieurs propriétés de la famille, dont la maison de Nora. Julian avait demandé son remplacement il y a deux ans, mais Nora refusait qu’on détruise l’ancien matériel. »

Arthur leva les yeux.

« Pourquoi ? »

« Elle disait qu’on ne sait jamais quand les anciens fichiers deviennent plus importants que les nouveaux. »

Je ne pus m’empêcher de sourire malgré la tension.

Cela ressemblait exactement à Nora.

« Combien de temps les vidéos sont-elles conservées ? »

« Normalement quatre-vingt-dix jours. Mais certaines archives étaient marquées pour conservation longue. »

« Par qui ? »

« Par Nora. »

Reeves revint dans la pièce.

« Ils sont à l’intérieur. »

« Ethan ? »

« Pas encore localisé. »

Je me levai. « Il n’a pas pu disparaître. »

« Le bâtiment possède plusieurs niveaux techniques. »

Sarah secoua la tête. « Et un tunnel de livraison. »

Tous les regards se tournèrent vers elle.

« Quel tunnel ? » demanda Reeves.

« Ancien accès souterrain utilisé quand le siège abritait encore une partie de la logistique. Il rejoint le garage du bâtiment voisin. Je croyais qu’il était condamné. »

Reeves sortit immédiatement.

Arthur murmura : « Rien n’est jamais condamné pour les gens qui savent où sont les clés. »

Une nouvelle mise à jour arriva dix minutes plus tard.

La porte du local serveur avait été forcée.

Un extincteur avait été vidé à l’intérieur.

Plusieurs disques avaient été retirés.

« Incendie ? » demandai-je.

« Non. Il semble avoir essayé de rendre la récupération plus difficile, pas de brûler le bâtiment. »

Sarah ferma les yeux.

« Il savait exactement quoi prendre. »

« Comment ? »

« Il y avait six unités. Les flux généraux, les bureaux, les résidences secondaires. Il a retiré uniquement les deux disques liés à la maison de Nora. »

Ce n’était donc pas un nettoyage aveugle.

Quelqu’un cherchait une séquence précise.

Reeves revint encore.

« Ethan a utilisé le tunnel. »

« Vous l’avez ? »

« Pas encore. »

« Les disques ? »

« Manquants. »

Le mot tomba lourdement.

Je regardai la petite clé d’argent posée devant moi.

Nora avait anticipé les suppressions de serveurs.

Mais avait-elle prévu celle-ci ?

Sarah reprit son ordinateur.

« Il existe peut-être une réplication hors site. »

Arthur se tourna vers elle.

« Vous en êtes sûre ? »

« Non. Mais Nora m’avait posé des questions sur les sauvegardes croisées. »

Elle consulta d’anciens contrats.

Pendant vingt minutes, personne ne parla vraiment.

Puis elle se redressa.

« J’ai quelque chose. »

Un contrat vieux de quatre ans liait Vance Freight à une société de stockage appelée MidLake Data Preservation.

« Ce n’est plus actif », dit Sarah. « Mais certains comptes archivés peuvent encore exister. »

Reeves demanda l’identifiant.

Elle le lui donna.

Un agent contacta immédiatement la société.

La réponse arriva une demi-heure plus tard.

Oui, un coffre numérique au nom de Nora Vance existait toujours.

Oui, il contenait des fichiers vidéo.

Non, personne n’y avait accédé depuis huit mois.

Arthur se passa une main sur le visage.

« Nora avait vraiment prévu toutes les couches. »

L’accès nécessitait cependant deux facteurs : une autorisation légale et un code personnel.

Nous possédions le premier.

Pas le second.

Je regardai la clé d’argent.

« Peut-être que la boîte contenait autre chose. »

Arthur fouilla mentalement le contenu.

« Nous avons tout sorti. »

« Pas forcément. »

Nous retournâmes au coffret en bois.

Je le pris entre mes mains.

Nora aimait les objets anciens, les mécanismes discrets. Je passai les doigts sous le velours intérieur, le long des charnières, sous le plateau amovible.

Rien.

Puis je remarquai que l’emblème gravé sur la serrure n’était pas parfaitement centré.

Je pressai dessus.

Un minuscule compartiment s’ouvrit dans le couvercle.

À l’intérieur se trouvait une bande de papier.

Six chiffres.

Sarah les saisit dans le portail sécurisé.

Le coffre numérique s’ouvrit.

Il contenait quarante-sept fichiers.

Les dates correspondaient aux trois derniers mois de Nora.

Reeves exigea une copie forensique avant lecture.

Nous attendîmes encore.

Je n’avais jamais autant détesté le temps.

Enfin, le premier extrait fut affiché.

La caméra montrait le couloir principal de la maison de Nora.

Date : six semaines auparavant.

Heure : 22 h 14.

Une infirmière entra dans la chambre avec un plateau.

Rien d’anormal.

À 22 h 23, elle ressortit.

Puis, à 22 h 31, Ethan Vale apparut.

Je me penchai vers l’écran.

Il n’était pas inscrit sur le planning des visiteurs.

Il portait des gants.

Il entra dans la chambre de Nora.

Trois minutes plus tard, il ressortit.

À 22 h 41, l’infirmière revint en courant.

La vidéo suivante montrait l’arrivée des secours.

Nora avait fait l’un de ses épisodes les plus sévères cette nuit-là.

Salgado regardait l’écran, livide.

« C’est la nuit où son taux médicamenteux a explosé. »

La pièce devint silencieuse.

Reeves fit arrêter la lecture.

« Nous ne concluons rien avant d’avoir le reste. »

Mais personne ne pouvait ignorer ce que nous venions de voir.

Le deuxième fichier concernait une autre date.

Cette fois, Ethan n’apparaissait pas.

Martin Vale, si.

Il entra avec un badge temporaire.

Il portait une mallette médicale.

La troisième vidéo montrait Julian.

Je cessai de respirer pendant quelques secondes.

Il arrivait tard.

Il parlait dans son téléphone.

Il entra dans la chambre de Nora à 23 h 06.

Il en ressortit à 23 h 19.

À 23 h 32, Nora appuya sur son bouton d’urgence.

Salgado murmura : « Même type d’épisode. »

Je regardai Reeves.

« Qu’est-ce qu’il faut de plus ? »

« La preuve de ce qu’il a fait dans la chambre. »

« Et si la caméra n’y était pas ? »

« Alors nous croiserons avec les médicaments, les badges, les messages, les analyses. »

Je détestais sa réponse.

Parce qu’elle était juste.

Nous continuâmes.

Plusieurs vidéos ne montraient rien d’utile.

Puis un fichier marqué manuellement apparut.

Titre : À OUVRIR SI JULIAN NIE.

Nora.

Même après sa mort, elle semblait diriger l’enquête.

Le fichier était audio.

Une conversation enregistrée dans son salon.

Julian parlait.

« Tu vas me faire perdre tout ce que père a construit. »

Nora répondait : « Ce que ton père a construit n’exigeait pas que tu voles ta femme. »

« Tu ne comprends pas les chiffres. »

« Je comprends les signatures fausses. »

Un bruit de verre posé brutalement.

Puis Julian : « Evelyn n’a jamais posé de questions. »

Nora : « Cela ne t’autorise pas à l’enterrer sous tes dettes. »

Un long silence.

Puis elle ajoutait : « Et je veux que tu répondes sur Richard. »

Ma gorge se serra.

Julian changea immédiatement de ton.

« Qu’est-ce que tu racontes ? »

« Tu savais pour ses médicaments. »

« Il était malade. »

« Comme moi ? »

Silence.

Nora reprit : « Les mêmes irrégularités. Les mêmes excuses. Et toi, toujours au milieu. »

Julian dit alors quelque chose que je n’oublierais jamais.

« Tu devrais arrêter de fouiller dans des morts que personne ne peut changer. »

Nora répondit : « Les morts ne changent pas. Les coupables, parfois, peuvent encore choisir. »

Plusieurs secondes passèrent.

Puis Julian murmura : « Fais attention à ce que tu suggères. »

« Non. Toi, fais attention à ce que tu fais maintenant. »

L’enregistrement s’arrêta.

Arthur avait les mains tremblantes.

« Elle l’a confronté directement. »

Reeves demanda la date.

Sarah la trouva.

Douze jours avant que Nora n’entre à l’hôpital pour la dernière fois.

Le fichier suivant était encore plus court.

Nora parlait seule.

« Si vous entendez ceci, c’est que Julian n’a pas choisi de réparer. Je ne sais toujours pas ce qui est arrivé à Richard. Mais je sais que mon fils tente de contrôler mes médicaments, mes comptes et ma capacité à parler. Ce sont trois choses qu’un homme honnête n’a pas besoin de contrôler en même temps. »

Je fermai les yeux.

Nora n’accusait pas.

Elle documentait.

Toujours.

Une alerte apparut alors sur l’ordinateur de Reeves.

Ses agents avaient retrouvé le véhicule utilisé par Ethan.

Abandonné près de la rivière.

Les disques durs étaient à l’intérieur.

Brisés.

« Ethan ? » demanda Arthur.

« Non. »

Puis un autre message arriva.

Reeves lut.

Son visage se durcit.

« Nous savons maintenant où il est allé. »

« Où ? »

« Chez Julian. »

Je me levai.

« À la maison ? »

« Oui. Les caméras de rue les montrent ensemble il y a quinze minutes. »

Arthur regarda Reeves.

« Vous allez intervenir ? »

« Nous préparons un mandat. »

Mon téléphone vibra.

Julian.

Un seul message.

« Si tu veux comprendre Richard, viens seule. »

Je montrai l’écran.

Reeves jura.

« Vous ne répondez pas. »

Je ne comptais pas le faire.

Puis un deuxième message apparut.

Une photographie.

Le bureau de Richard dans la maison familiale.

Et au centre de l’image, attaché à une chaise, se trouvait Salgado.

Je me retournai brusquement.

La chaise où Salgado était assis quelques minutes auparavant était vide.

Personne ne l’avait vu quitter la salle.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 11 : Julian avait préparé une dernière négociation dans le bureau de son père, mais Nora lui avait laissé un piège qu’il ignorait encore

Story Parts

À la trente et unième sonnerie, une voix inconnue répondit pendant que Nora comprenait enfin pourquoi son fils ne viendrait pas

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