J’attendis jusqu’au lendemain soir avant de retourner chez ma mère. Pendant toute la journée, j’avais répété différentes façons de lui parler. Aucune ne me semblait correcte. Chaque formulation avait l’air soit accusatrice, soit ridicule. « L’homme dont tu es amoureuse utilise un faux nom » n’était pas une phrase que l’on pouvait rendre moins brutale.
Loretta m’ouvrit en chaussettes, les cheveux retenus par une pince. Son visage s’éclaira en me voyant, puis elle remarqua immédiatement mon sac serré contre moi.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
« On peut parler ? »
Son expression changea. Elle s’écarta sans poser d’autre question.
Dans le salon, les fleurs apportées par Benedict la veille étaient déjà dans un vase. Ma mère les avait placées au centre de la table basse. Je détestai presque leur beauté. Elles donnaient à ce que j’allais dire une cruauté supplémentaire.
Elle s’assit dans son fauteuil. « C’est à propos d’hier ? »
« Oui. »
« Tu ne l’aimes pas. »
Ce n’était pas une accusation. Seulement une déception qu’elle essayait de cacher.
« Ce n’est pas ça. »
Elle croisa les bras. « Tu as à peine parlé pendant tout le dîner. »
« Maman, est-ce que Benedict t’a déjà montré une pièce d’identité ? »
Ses sourcils se rapprochèrent.
« Pardon ? »
Je m’entendis respirer.
« Son permis de conduire. Son passeport. N’importe quoi avec son nom complet. »
« Pourquoi me demandes-tu ça ? »
« Est-ce que tu en as vu un ? »
Elle se leva. « Non. »
J’hésitai.
« Alors qu’est-ce que c’est que tout ça ? »
Sa voix n’était pas encore dure. Elle était inquiète. C’était pire.
Je déposai mon sac sur la table de la cuisine et m’appuyai un instant contre le plan de travail.
« Je ne savais pas comment te le dire. »
« Me dire quoi ? »
Je la regardai enfin.
« Cet homme ne m’est pas inconnu. »
Elle resta immobile.
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
« J’ai connu Benedict il y a longtemps. Seulement, à l’époque, il ne s’appelait pas Benedict. »
Le silence tomba si vite que j’entendis le bourdonnement du réfrigérateur.
Ma mère secoua lentement la tête. « Tu m’as dit hier que vous ne vous connaissiez pas. »
« Je n’étais pas certaine. Je le suis maintenant. »
Je sortis d’abord la vieille photographie retrouvée dans ma boîte. Elle représentait plusieurs personnes devant une petite maison où notre entreprise avait organisé une réception informelle. J’étais beaucoup plus jeune. À côté de moi se tenait un collègue. Derrière nous, légèrement en retrait, Daniel regardait l’objectif.
Je poussai la photo vers elle.
Loretta la prit.
Ses yeux se posèrent sur moi, puis sur les deux hommes.
Lorsqu’elle reconnut Benedict, ses doigts se crispèrent sur le papier.
« Où as-tu eu ça ? »
« Je la conserve depuis des années. »
« Pourquoi ? »
« Parce que Daniel faisait partie de ma vie à l’époque. »
Elle releva brusquement la tête.
« Daniel ? »
« C’est comme ça qu’il s’appelait. »
Elle observa encore la photographie. « Ils pourraient simplement se ressembler. »
« Maman. »
« Des gens se ressemblent. »
« Il a une cicatrice au même endroit sur la main droite. La même façon de sourire. Les mêmes yeux. J’ai trouvé d’autres photos. C’est lui. »
Loretta posa la photographie comme si elle était devenue trop lourde.
Je lui racontai alors ce que je ne lui avais jamais expliqué en détail : mon premier emploi après l’université, mes difficultés financières, l’appartement trop cher que je partageais, puis l’aide de Daniel. Je lui parlai de ses conseils, de ses contacts, de sa manière d’arriver avec une solution avant même que j’aie fini d’expliquer un problème.
« Il t’a donné de l’argent ? » demanda-t-elle.
La question me surprit.
« Non. Jamais directement. »
Elle expira, mais je remarquai son soulagement.
« Pourquoi tu demandes ça ? »
« Pour rien. Continue. »
Je racontai comment Daniel avait disparu. Son bureau vidé, son téléphone coupé, son appartement abandonné. J’avais d’abord cru à un problème familial, puis à une fuite liée à son travail. Personne ne m’avait donné de réponse.
« Et tu n’as jamais essayé de le retrouver ? »
« Si. Pendant plusieurs mois. Ensuite j’ai arrêté. »
Je fouillai dans mon sac.
« Surtout à cause de ça. »
Je sortis l’enveloppe.
Loretta la fixa avant même que je la lui tende.
Quelque chose passa sur son visage.
Pas de la surprise.
De la reconnaissance.
Je le vis si clairement que mon bras resta suspendu entre nous.
« Tu as déjà vu ce genre d’enveloppe. »
« Non. »
Sa réponse arriva trop vite.
« Maman. »
« J’ai dit non. »
Je déposai l’enveloppe sur la table.
« Elle est apparue dans mes affaires après la disparition de Daniel. Je ne sais même pas s’il l’a écrite lui-même. Mais elle parlait de choses que personne d’autre ne connaissait. »
Loretta l’ouvrit avec précaution.
Elle lut les premières lignes. Son visage se ferma. Je savais qu’elle essayait de rester rationnelle, de construire une explication qui protégerait l’homme avec lequel elle avait commencé à imaginer un avenir.
Puis elle arriva à la dernière phrase importante.
Ses lèvres s’entrouvrirent.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Je ne l’ai jamais su. »
Elle relut silencieusement.
« Si je reviens un jour, ne me laisse pas approcher de ta famille », murmura-t-elle.
Ses yeux rencontrèrent les miens.
« Pourquoi quelqu’un écrirait ça ? »
« C’est justement ce qui me fait peur. »
Elle repoussa la lettre et commença à marcher entre la cuisine et le salon.
« Non. Il doit y avoir une explication. Benedict m’aurait parlé d’un autre nom. »
Je ne répondis pas.
« Il m’aurait dit s’il t’avait connue. »
Toujours rien.
Elle s’arrêta.
« Tu crois qu’il m’a approchée exprès ? »
La question semblait lui faire honte. Je me levai.
« Je ne sais pas. »
« Il savait que j’avais une fille. »
« Oui. »
« Il savait ton prénom. »
« Oui. »
« Il avait vu des photos de toi avant hier soir. »
Cette fois, je ne répondis pas immédiatement.
Elle pâlit.
« Pourquoi n’a-t-il rien dit ? »
Je n’avais aucune réponse supportable.
Loretta s’assit lourdement. Pour la première fois, je compris à quel point elle s’était attachée à Benedict. Ce n’était plus une aventure légère. L’idée qu’il puisse lui avoir menti lui faisait mal avant même qu’elle sache pourquoi.
« Il m’a demandé de partir avec lui le mois prochain », dit-elle.
Je la regardai.
« Où ça ? »
« Quelques jours sur la côte. »
« Tu avais accepté ? »
Elle hocha la tête.
Mon inquiétude se transforma en quelque chose de plus froid.
« Est-ce qu’il t’a parlé de tes finances ? »
Elle se raidit. « Qu’est-ce que ça vient faire là-dedans ? »
« Réponds-moi. »
« Une fois ou deux. Comme tout le monde. »
« Tes économies ? »
« Il sait que je suis propriétaire de la maison. Ce n’est pas un secret. »
Je fermai les yeux.
« Ne pars nulle part avec lui pour l’instant. »
« Tu n’as aucune preuve qu’il veuille me faire du mal. »
« J’ai la preuve qu’il ment sur son identité. »
« Peut-être qu’il a une raison. »
« Alors qu’il nous la donne. »
Elle me regarda sévèrement. « Je ne veux pas que tu le confrontes. »
Cette phrase me surprit.
« Pourquoi ? »
Elle se tut.
« Maman, pourquoi ? »
« Parce que si tu as raison… »
Sa voix se brisa.
Elle regarda vers la porte d’entrée.
« Il sait où j’habite. »
Nous restâmes silencieuses.
Je faillis alors lui parler de l’acte de mariage. De Marianne. Mais quelque chose m’en empêcha. Peut-être parce que je savais que Marianne possédait probablement la partie de l’histoire qui manquait. Peut-être aussi parce que ma mère avait déjà reçu assez de vérités pour une seule soirée.
« Il y a autre chose ? » demanda-t-elle.
Je mentis.
« Pas encore. »
Cette nuit-là, je ne dormis presque pas. À quatre heures du matin, j’avais toujours le nom de Marianne affiché sur l’écran de mon téléphone.
Trouver son numéro actuel avait demandé du temps. Elle vivait à environ une heure de route. Aucune trace récente ne la reliait à ma mère.
À huit heures trente-deux, j’appelai.
Une femme répondit après trois sonneries.
« Allô ? »
Sa voix avait vieilli, mais je la reconnus.
« Marianne ? C’est la fille de Loretta. »
Silence.
« J’ai besoin de vous parler d’un homme appelé Daniel. »
J’entendis son souffle changer.
« Comment connais-tu ce nom ? »
Je fermai les yeux.
« Parce qu’il utilise maintenant le prénom Benedict. Et qu’il est en couple avec ma mère. »
Le silence suivant me parut interminable.
Puis Marianne souffla :
« Mon Dieu. »
« Vous le connaissez. »
« Oui. »
« C’était votre mari ? »
Elle ne demanda pas comment je le savais.
« Écoute-moi attentivement. Ta mère ne doit pas épouser cet homme. Elle ne doit rien signer. Elle ne doit lui donner accès à aucun compte. »
Je me levai brusquement.
« Pourquoi ? »
Sa respiration devint tremblante.
« Parce que Benedict n’est pas celui que Loretta croit. Et Daniel n’était pas non plus celui que moi, je croyais. »
« Marianne, qu’est-ce qu’il a fait ? »
Sa voix devint presque inaudible.
« C’est à cause de lui que j’ai disparu de la vie de ta mère. »
Puis la communication fut coupée.
Je rappelai immédiatement.
Aucune réponse.
À ce moment précis, je compris que le faux nom de Benedict n’était que la première couche d’une histoire commencée bien avant que je sois assez âgée pour en comprendre les conséquences.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : L’ancienne meilleure amie de ma mère m’a enfin raconté pourquoi elle avait fui Daniel et effacé quinze années de sa propre vie
Le soir où ma mère m’a présenté l’homme qu’elle aimait, un visage oublié a réveillé douze années de questions
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