L’homme au téléphone ne voulait pas venir au commissariat.
Il refusait même de nous donner son adresse exacte.
« J’ai vu des policiers devant la maison où je logeais », dit-il. « Je ne savais pas s’ils venaient pour m’aider ou pour m’arrêter. »
Sa voix était plus grave que celle de mon père, mais certaines intonations me troublèrent immédiatement.
Loretta avait cessé de respirer normalement.
« Michael ? »
Un silence.
« On m’appelle Marcus. »
« Je suis ta mère. »
Cette fois, il ne répondit pas pendant presque dix secondes.
Puis :
« Je sais. Enfin… je crois. »
Le policier prit doucement le contrôle de la conversation. Il lui demanda de décrire l’endroit où il se trouvait sans donner d’adresse précise. Marcus mentionna une station-service fermée, une route côtière et une vieille enseigne rouge.
Les agents reconnurent le secteur.
« Ne bougez pas », lui dit l’enquêteur. « Nous pouvons envoyer deux personnes sans uniforme. »
« Non. »
« Monsieur Vale… »
« Je viens seulement si elle vient. »
Il parlait de Loretta.
Ma mère n’hésita pas.
« J’y vais. »
Je l’accompagnai.
Deux policiers conduisirent derrière nous à distance. Michael voulut venir, mais Marcus avait été très clair : il ne voulait voir qu’elle.
Mon père accepta finalement de rester.
Je compris pourquoi.
Il avait peur de ce que son fils pourrait ressentir en le voyant.
La station-service était abandonnée depuis longtemps. Les pompes avaient été démontées. L’ancien magasin avait des vitres recouvertes de poussière. Une seule voiture se trouvait sur le parking.
Un homme se tenait près d’elle.
Il avait environ quarante ans.
Pendant une seconde, je ne vis rien de familier.
Puis il tourna la tête.
Je reconnus mon père.
Pas son visage actuel.
Celui des vieilles photographies.
La même ligne de sourcils.
La même manière de serrer la mâchoire.
Loretta s’arrêta au milieu du parking.
L’homme resta immobile.
Aucun d’eux ne semblait savoir quoi faire.
Finalement, ma mère prononça son prénom d’enfance.
« Michael. »
Il eut un mouvement presque imperceptible.
« Je ne me souviens pas que tu m’appelais comme ça. »
Loretta commença à pleurer.
« Moi, oui. »
Il la regarda longtemps.
Puis il demanda :
« Est-ce que j’avais peur des orages ? »
Ma mère porta une main à sa poitrine.
« Oui. Tu venais dormir devant notre porte parce que tu disais que tu étais trop grand pour entrer dans notre lit. »
Marcus baissa les yeux.
« J’ai ce souvenir. Je pensais l’avoir inventé. »
Elle fit un pas.
« Tu avais une couverture verte avec des voitures dessus. Tu détestais les petits pois. Tu t’es cassé le poignet en tombant d’un arbre à neuf ans parce que ton père t’avait interdit de grimper et que tu voulais lui prouver qu’il avait tort. »
Il releva brusquement la tête.
Les larmes lui vinrent aux yeux.
« J’ai encore mal quand il fait froid. »
Loretta s’effondra presque.
Je la retins.
Marcus s’approcha alors.
Lentement.
Comme s’il craignait qu’elle disparaisse.
Puis ma mère posa ses mains sur son visage.
Il ferma les yeux.
Ils restèrent ainsi, sans parler.
Je regardai ailleurs.
C’était leur moment.
Quand ils se séparèrent enfin, Marcus me regarda.
« Tu es… »
« Ta sœur. »
Il eut un petit sourire brisé.
« J’ai une sœur. »
Je ne savais pas quoi répondre à quelque chose d’aussi immense.
Alors je dis simplement :
« Oui. »
Nous nous assîmes ensuite sur le capot de sa voiture.
Marcus raconta ce dont il se souvenait.
Très peu de choses.
Un homme l’avait abordé près du parc le jour de sa disparition. Il connaissait le nom de son père. Il lui avait dit qu’un accident était arrivé à sa mère et qu’il devait l’emmener à l’hôpital.
Marcus était monté dans la voiture.
Ensuite, ses souvenirs devenaient confus.
Une maison.
Un autre État.
Une femme appelée Nora.
Un homme qu’il connaissait sous le nom de Thomas Vale.
« Ils m’ont dit que mes parents étaient morts dans un accident. »
Loretta se couvrit la bouche.
« Je les ai crus. J’avais douze ans, mais j’étais drogué pendant les premiers jours. Tout était flou. Ils m’ont dit que j’avais été traumatisé. »
« Nora et Thomas étaient qui ? »
« Je pensais que c’étaient des parents éloignés. Plus tard, j’ai compris qu’ils n’avaient aucun lien avec moi. »
Marcus avait vécu avec eux jusqu’à dix-sept ans.
Ils n’étaient pas violents.
C’était presque pire.
Ils lui avaient donné une vie ordinaire construite sur un mensonge.
École.
Anniversaires.
Vacances.
Un permis de conduire sous le nom Marcus Vale.
« Est-ce que Vane venait vous voir ? »
Marcus fronça les sourcils.
« Je ne connaissais personne sous ce nom. »
Je lui montrai une photo.
Son visage changea immédiatement.
« Lui. »
Loretta saisit son bras.
« Tu le connais ? »
« Il s’appelait Oncle Charles. »
Le surnom me glaça.
Marcus expliqua que Charles venait deux ou trois fois par an. Il apportait des cadeaux. Il posait beaucoup de questions sur ce dont Marcus se souvenait de son enfance.
« Il voulait savoir si je me souvenais de mon père. De son travail. D’un endroit avec des casiers métalliques. »
Je pensai à la consigne 317.
« Qu’est-ce que tu répondais ? »
« Rien. Je n’avais presque aucun souvenir précis. »
À dix-sept ans, Nora était morte d’un cancer. Thomas avait commencé à boire. Un soir, il avait avoué que Marcus n’était pas leur neveu.
« Il m’a dit qu’on leur avait payé beaucoup d’argent pour m’élever sous un autre nom. »
Loretta ferma les yeux.
« Qui les avait payés ? »
« Je croyais que c’était Charles. »
« C’était probablement Vane », dis-je.
Marcus acquiesça.
Après cette révélation, il était parti. Il avait changé plusieurs fois de ville. Il avait essayé de retrouver son passé mais tous ses documents le ramenaient à Marcus Vale.
Puis, deux ans plus tôt, un homme nommé Victor l’avait contacté.
Loretta et moi nous regardâmes.
« Victor t’a trouvé. »
« Oui. Il m’a montré une photo de moi enfant. Et une photo de vous. »
Sa voix trembla.
« Je n’ai pas cru tout de suite. »
Victor avait proposé un test ADN.
Marcus avait refusé.
Puis accepté plusieurs mois plus tard.
Le résultat avait confirmé une parenté biologique avec un échantillon ancien appartenant à Michael.
« Pourquoi tu n’es pas venu nous voir ? » demanda Loretta.
Marcus baissa les yeux.
« Victor m’a dit que l’homme qui m’avait fait disparaître savait probablement déjà qu’il m’avait retrouvé. Il voulait attendre d’avoir assez de preuves. »
L’histoire se répétait.
Encore et encore.
Des hommes décidaient seuls que protéger quelqu’un signifiait le maintenir dans l’ignorance.
Je regardai ma mère.
Elle pensait exactement la même chose.
« Et Victor ? »
Marcus se tendit.
« Je ne l’ai pas vu depuis trois semaines. »
« Tu sais où il est ? »
Il hésita.
« Je sais où il était. »
Nous appelâmes immédiatement l’enquêteur.
Marcus accepta finalement de revenir avec nous.
Lorsque Michael vit son fils entrer dans la salle, il ne bougea plus.
Marcus s’arrêta également.
« Papa ? »
Mon père ferma les yeux.
Puis il hocha la tête.
Marcus traversa la pièce et le frappa.
Pas une gifle.
Un coup de poing.
Michael tomba contre une chaise.
Les policiers s’avancèrent, mais Marcus recula de lui-même.
« Pourquoi tu ne m’as pas trouvé ? »
Michael essuya du sang sur sa lèvre.
« J’ai essayé. »
« Pas assez. »
« Tu as raison. »
Marcus tremblait.
« Tout le monde me dit que vous vouliez me protéger. Je déteste ce mot. »
Personne ne répondit.
Benedict, assis plus loin sous surveillance, regardait le sol.
Marcus l’aperçut.
Son visage se transforma.
« Daniel. »
Benedict releva lentement les yeux.
« Bonjour, Michael. »
Marcus se précipita vers lui.
Les policiers l’arrêtèrent.
« C’est toi qui m’as emmené ? »
« Non. »
« Tu savais ! »
« Oui. »
« Alors tu es pareil. »
Benedict resta silencieux.
« Réponds ! »
« Je ne suis pas pareil que Vane. »
Marcus éclata d’un rire amer.
« Vous dites tous ça. »
Elaine intervint.
« Marcus. Victor avait le registre. Est-ce qu’il t’a montré où il l’avait caché ? »
Le visage de Marcus changea.
« Le registre ? »
« Un carnet relié. Écrit par Vane. »
Marcus secoua la tête.
Puis s’arrêta.
« Attendez. »
Il plongea une main sous son pull.
Autour de son cou pendait une petite clé.
« Victor m’a donné ça. »
Elaine s’approcha.
« Quand ? »
« La dernière fois que je l’ai vu. Il m’a dit que si quelqu’un venait chercher “le livre”, je devais me rappeler le premier endroit où mon père m’avait appris à cacher quelque chose. »
Michael se redressa.
« La cabane. »
Marcus le regarda.
Un souvenir passa entre eux.
« Près du lac ? »
Mon père acquiesça.
Lorsqu’il était enfant, Michael Junior avait construit avec lui une petite cabane de pêche sur un terrain appartenant à un ami de la famille.
Victor connaissait l’endroit.
Elaine prit la clé entre ses doigts.
« Il a caché le registre là-bas. »
Benedict se leva brusquement.
« Non. »
Tout le monde se tourna vers lui.
« Quoi ? »
« Victor ne mettrait jamais le registre dans un endroit aussi évident pour Michael. »
Michael fronça les sourcils.
« Tu crois mieux le connaître que moi ? »
Benedict regarda Marcus.
« La phrase exacte. Qu’est-ce qu’il a dit ? »
Marcus répéta :
« Le premier endroit où mon père m’a appris à cacher quelque chose. »
Benedict ferma les yeux.
Puis il se tourna vers Michael.
« Ce n’est pas la cabane. »
Mon père comprit à son tour.
Son visage pâlit.
« La pierre creuse. »
Lorsque Marcus avait six ans, Michael lui avait appris à cacher une clé de secours dans une fausse pierre près de leur ancienne maison.
La maison où ils vivaient avant ma naissance.
Celle qu’ils avaient quittée après la disparition de Marcus.
Elaine murmura :
« Victor est retourné au début. »
L’enquêteur demanda l’adresse.
Michael la donna.
Puis Loretta devint blanche.
« Cette maison appartient toujours à quelqu’un que nous connaissons. »
Je la regardai.
« À qui ? »
« Marianne. »
Personne ne parla.
Ma mère poursuivit :
« Elle l’a achetée après notre départ. Elle ne nous l’a jamais dit. »
Je pensai immédiatement à Marianne, à son retour soudain, à ses dossiers impeccablement conservés, à sa peur de Daniel.
À tout ce qu’elle avait su.
Et à tout ce qu’elle ne nous avait jamais dit.
L’enquêteur demanda où elle se trouvait.
Elaine répondit :
« Elle devait nous rejoindre ce matin. »
Elle n’était jamais venue.
Le téléphone de Loretta sonna.
Un message de Marianne.
Une photographie de la vieille maison.
Devant la porte se tenait Victor.
Vivant.
À côté de lui, Charles Vane.
Et sous l’image, trois mots :
J’AI LE REGISTRE.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 13 : La vieille maison a enfin réuni Victor, Vane et tous les mensonges qui avaient détruit notre famille pendant quinze années
Le soir où ma mère m’a présenté l’homme qu’elle aimait, un visage oublié a réveillé douze années de questions
Part 12 of 15
