Elaine refusa d’en dire davantage tant que nous étions encore dans le commissariat.
Ce choix sembla absurde jusqu’à ce qu’elle explique pourquoi.
« Vane a toujours eu des informateurs. Dans des banques, chez des avocats, parfois dans des administrations. Je ne sais pas qui travaille encore pour lui. »
Le policier responsable de l’enquête ne prit pas bien la remarque.
« Vous insinuez que quelqu’un ici pourrait transmettre des informations ? »
« J’insinue que je suis encore vivante parce que j’ai appris à ne jamais exclure cette possibilité. »
Le silence qui suivit n’eut rien de confortable.
Finalement, une petite équipe extérieure fut appelée. Nous fûmes déplacés vers un bâtiment administratif appartenant à la police du comté, à vingt minutes de Saint Alden. Elaine accepta alors de parler.
Victor avait survécu à l’incident de la carrière.
Ce point était vrai.
Mais ce n’était pas seulement Daniel qui avait voulu sa disparition.
« Charles Vane était déjà impliqué », expliqua Elaine. « Victor avait découvert qu’il falsifiait certains accords après signature. Pas toujours de manière grossière. Il ajoutait des annexes, déplaçait des garanties, modifiait la propriété réelle de certaines sociétés. »
Michael regardait la table.
« Je savais pour les sociétés. Pas pour les faux documents. »
Elaine tourna lentement la tête vers lui.
« Tu savais plus que tu ne l’as jamais admis. »
La phrase me fit immédiatement relever les yeux.
Mon père ne répondit pas.
« Qu’est-ce qu’elle veut dire ? »
Il resta silencieux.
Loretta posa ses mains sur la table.
« Michael. »
Cette fois, il parla.
« J’ai travaillé pour eux pendant un temps. »
Je sentis quelque chose se fissurer en moi.
« Pour Daniel ? »
« Pour Daniel et Vane. »
« Tu nous as dit que tu avais emprunté de l’argent à Daniel. »
« C’est vrai. »
« Mais tu ne nous as pas dit que tu travaillais avec lui. »
Il hocha lentement la tête.
« C’est vrai aussi. »
Ma mère se leva.
« Tu m’avais promis qu’il n’y avait plus rien à cacher. »
« Loretta… »
« Non. »
Sa voix était basse.
« Tu as eu quinze ans pour préparer la vérité. Tu ne vas pas encore choisir les morceaux qui t’arrangent. »
Michael ferma les yeux.
Lorsqu’il les rouvrit, il ne tenta plus de se défendre.
Bien avant ma maladie, il avait participé à certaines transactions organisées par Daniel. Pas directement aux escroqueries, affirma-t-il, mais à la recherche de propriétés et d’entreprises en difficulté.
« Je trouvais des gens qui avaient besoin de liquidités », dit-il. « Daniel leur proposait une solution. »
« Et ensuite il prenait leurs biens. »
« Parfois. »
Je le regardai.
« Tu le savais ? »
« Pas au début. »
« Et après ? »
Son silence fut la réponse.
Loretta se détourna.
Michael poursuivit parce qu’il n’avait plus d’autre choix.
Il avait touché des commissions.
L’argent avait servi à payer des dettes, puis nos dépenses courantes. Lorsque je suis tombée malade, il avait déjà essayé de prendre ses distances avec Daniel. Mais ses économies étaient insuffisantes. Il était revenu demander de l’aide.
« C’est pour ça que Daniel avait autant de pouvoir sur toi », murmurai-je.
« Oui. Il savait ce que j’avais fait. Il savait que si je le dénonçais, je devrais également expliquer mon rôle. »
Je compris enfin pourquoi mon père avait disparu sans aller simplement trouver la police.
Il ne se considérait pas seulement comme victime.
Il avait été complice avant de devenir témoin.
Elaine continua.
Victor avait découvert le système grâce à Michael. Les deux avaient ensuite commencé à rassembler des dossiers en secret. Ils voulaient transmettre les preuves à un procureur fédéral.
Mais Vane l’avait appris.
La nuit où Victor avait disparu, il devait rejoindre Michael avec un disque contenant des documents.
« Il n’est jamais arrivé », dit Elaine.
Elle savait aujourd’hui qu’il avait été intercepté sur la route. Sa voiture avait été conduite près de la carrière. Il avait été frappé, puis laissé inconscient dans un véhicule secondaire.
« Qui l’a sorti de là ? » demandai-je.
Elaine regarda Michael.
Mon père répondit :
« Daniel. »
Je crus avoir encore une fois mal entendu.
« Benedict a sauvé Victor ? »
« Oui. »
Michael expliqua que Daniel avait découvert trop tard ce que préparait Vane. À cette époque, leur alliance se fissurait déjà. Vane voulait éliminer Victor. Daniel, lui, voulait récupérer les documents et faire peur à tout le monde, mais pas déclencher un meurtre.
« Ça ne le rend pas innocent », dit Elaine. « Il a participé à tout ce qui a conduit à cette nuit. »
« Mais il a empêché Vane de tuer Victor. »
« Oui. »
La réalité devenait impossible à ranger dans les catégories simples que j’avais construites.
Daniel avait exploité des gens.
Il avait manipulé Marianne.
Il avait menacé mon père.
Il avait pourtant sauvé Victor.
Michael avait essayé de protéger notre famille.
Mais il avait aussi gagné de l’argent grâce au système avant de s’y opposer.
Même Victor avait participé aux affaires avant de comprendre ce qu’elles étaient devenues.
« Où est Victor maintenant ? » demandai-je.
Elaine prit une longue inspiration.
« Dans un endroit connu de trois personnes. Moi. Daniel. Et lui-même. »
« Pas Michael ? »
« Non. »
Mon père eut un sourire amer.
« Victor ne m’a plus jamais fait complètement confiance après ma fuite. »
Loretta le regarda.
« Peut-on lui en vouloir ? »
Il ne répondit pas.
Elaine expliqua qu’elle communiquait avec Victor par l’intermédiaire d’une boîte postale et de téléphones jetables. Il avait changé plusieurs fois d’identité. Sa santé s’était dégradée après les blessures de la carrière, et il vivait désormais très discrètement.
« Pourquoi ne pas témoigner ? »
« Il voulait le faire. Plusieurs fois. Mais les preuves étaient toujours incomplètes. Et Vane connaissait sa famille. »
« Vous. »
« Moi, entre autres. »
Puis Elaine nous apprit ce que Vane cherchait réellement.
Victor possédait l’original d’un registre manuscrit.
Pas une copie.
Un livre tenu pendant plusieurs années où étaient notés les montants, les propriétaires réels des sociétés, les commissions, les modifications de contrats et les versements effectués à des intermédiaires.
« Daniel écrivait tout ? »
« Pas Daniel. Vane. »
Je fronçai les sourcils.
« Pourquoi Vane aurait-il tenu un document capable de l’envoyer en prison ? »
« Parce qu’à l’époque, il pensait que personne ne le verrait jamais. C’était son moyen de contrôler Daniel et les autres. Il notait les montants dus, les paiements, les parts de chacun. Victor l’a volé. »
Tout s’éclaira.
Vane ne cherchait pas seulement à supprimer des preuves.
Il voulait récupérer le document qui pouvait relier personnellement son nom à chaque opération.
« Et Daniel connaît l’endroit où Victor se cache. »
Elaine acquiesça.
« Depuis quelques mois seulement. Victor l’a contacté quand il a compris que Vane recommençait à chercher Loretta. »
« Pourquoi lui faire confiance ? »
« Il ne lui fait pas confiance. Mais il sait que Daniel veut aussi détruire Vane. »
Un policier entra alors dans la pièce.
« Nous avons retrouvé la voiture utilisée pour enlever Benedict. »
Mon cœur accéléra.
« Il était dedans ? »
« Non. »
La voiture avait été abandonnée près d’une route forestière. Du sang avait été découvert sur le siège arrière. Un téléphone jetable reposait dans la boîte à gants.
Il ne contenait qu’un seul message.
Une adresse.
Et une photographie.
Benedict était assis au sol, les mains attachées derrière le dos.
À côté de lui se trouvait une horloge indiquant trois heures du matin.
Sous l’image, un texte avait été ajouté :
VICTOR CONTRE DANIEL.
Elaine devint livide.
« Il veut un échange. »
« Vous savez où ? »
Elle regarda l’adresse.
« Oui. »
C’était une ancienne chapelle isolée dans les collines, à quarante minutes de Saint Alden.
Victor avait autrefois utilisé le sous-sol comme cache temporaire.
Vane venait donc de prouver qu’il connaissait déjà une partie du réseau.
« Et s’il sait pour la chapelle », dit Elaine, « il est beaucoup plus près de Victor que je ne le pensais. »
Michael se leva.
« Alors il faut l’avertir. »
Elaine secoua la tête.
« Je ne peux pas l’appeler. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il m’a envoyé un dernier message avant mon enlèvement. »
Elle sortit de sa poche un morceau de papier plié.
« Qu’est-ce qu’il disait ? »
Elle le posa devant nous.
Une seule phrase.
SI JE DISPARAIS, NE VENEZ PAS ME CHERCHER. C’EST QUE VANE A DÉJÀ TROUVÉ MICHAEL.
Je regardai mon père.
Il pâlit.
« Mais je suis ici. »
Elaine murmura :
« Alors le message ne parlait peut-être pas de toi. »
Un silence lourd tomba.
Loretta fronça les sourcils.
« Quel autre Michael ? »
Elaine fixa ma mère.
Puis moi.
« Celui dont votre fille ignore encore l’existence. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 11 : Le deuxième Michael a révélé le mensonge le plus ancien de Loretta, et pourquoi Vane surveillait ma famille bien avant le retour de Benedict
Le soir où ma mère m’a présenté l’homme qu’elle aimait, un visage oublié a réveillé douze années de questions
Part 10 of 15

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