Pendant plusieurs secondes, aucune de nous ne parla. La photographie reçue sur le téléphone de ma mère restait affichée, lumineuse au milieu de la table. On y distinguait parfaitement Marianne près de la fenêtre, Loretta assise de profil et moi penchée au-dessus des vieux documents. Quelqu’un nous avait observées depuis la rue. Quelqu’un avait attendu que nous soyons réunies.
Je me précipitai vers la fenêtre, mais Marianne me retint par le bras. « Ne te montre pas. » Sa voix était sèche, presque autoritaire. Elle éteignit la lumière de la cuisine avant de tirer légèrement le rideau. Dehors, la rue paraissait ordinaire. Deux voitures stationnées. Un lampadaire. Un jardin voisin éclairé par une applique jaune. Personne ne courait. Personne ne se cachait.
« Qui manque ? » demandai-je à ma mère. « Et qui est cet homme sur la photo ? »
Loretta continuait de fixer le message comme si les mots pouvaient changer. Puis elle prit la vieille photographie où apparaissaient mon père, Daniel et le troisième homme. Son index trembla lorsqu’elle toucha le visage inconnu. « Il s’appelait Victor Hale. »
Marianne releva brusquement la tête. « Victor ? »
Le ton suffit à me faire comprendre qu’elle connaissait ce nom.
Ma mère la regarda. « Daniel t’en avait parlé ? »
« Jamais directement. Mais je l’ai entendu plusieurs fois au téléphone. Toujours tard. Il disait seulement Victor. Je pensais que c’était un associé. »
Loretta eut un rire bref, sans joie. « C’en était un. Et probablement plus que ça. »
Victor avait grandi avec mon père. À dix-neuf ans, ils travaillaient tous les deux dans un petit atelier de réparation avant de se lancer dans une entreprise de fournitures industrielles. Daniel était arrivé plus tard, d’abord comme investisseur, ensuite comme partenaire informel. Mon père disait qu’il possédait un talent presque inquiétant pour trouver de l’argent rapidement.
« Victor le détestait », expliqua ma mère. « Il disait que Daniel n’investissait jamais sans préparer une manière de reprendre dix fois plus. »
« Alors pourquoi continuer à travailler avec lui ? »
« Parce que ton père avait besoin de capital. Et parce qu’au début, Daniel respectait les règles. »
Tout avait changé après ma maladie. Mon père avait emprunté personnellement à Daniel sans prévenir Victor. Lorsqu’il l’avait appris, les deux hommes s’étaient violemment disputés. Victor estimait que Daniel avait volontairement profité de la panique de mon père pour obtenir une emprise sur lui.
« Il voulait l’aider à sortir du contrat », poursuivit Loretta. « Ils ont commencé à rassembler des preuves sur d’autres personnes auxquelles Daniel avait prêté de l’argent ou proposé des investissements. »
Marianne s’approcha lentement. « C’est donc Victor qui l’aidait à enquêter. »
Ma mère hocha la tête.
Je regardai de nouveau la photographie. « Mais tu viens de dire que tu pensais qu’il était mort. »
Loretta serra les lèvres. « Trois mois après la disparition de ton père, la voiture de Victor a été retrouvée près d’une carrière. Il y avait du sang à l’intérieur. Beaucoup. Mais pas de corps. »
« Et tout le monde a supposé qu’il avait été tué ? »
« La police a traité ça comme une disparition inquiétante. Ensuite, plus rien. Sa famille a fini par organiser une cérémonie. »
Je sentis un froid remonter le long de mes bras. « Et si Victor était vivant ? »
Marianne regarda le téléphone. « Alors il pourrait être celui qui nous observe. »
La possibilité n’avait rien de rassurant. Même si Victor avait autrefois aidé mon père, quinze années de silence et une surveillance depuis une voiture garée dans l’ombre ne correspondaient pas exactement à l’idée d’un allié.
Nous appelâmes la police. Deux agents arrivèrent vingt minutes plus tard, parcoururent la rue, interrogèrent un voisin et vérifièrent les abords de la maison. Rien. Aucune caméra de sonnette n’avait filmé un visage clairement identifiable. Une berline sombre apparaissait brièvement au bout de la rue avant de disparaître, mais la plaque était illisible.
L’un des policiers nous recommanda de conserver tous les messages, de ne répondre à aucun numéro inconnu et de signaler immédiatement tout retour de Benedict. Il prit également une copie de la photographie et des informations sur Daniel. Son expression changea lorsqu’il comprit que plusieurs identités étaient impliquées, mais il ne fit aucune promesse.
Après leur départ, Marianne proposa que ma mère vienne dormir chez elle. Loretta refusa. « Je ne veux plus fuir à cause de lui. »
« Ce n’est pas fuir. C’est être prudente. »
« J’ai passé des années à protéger ma fille avec des mensonges. Je ne vais pas maintenant protéger mes mensonges avec davantage de peur. »
Je n’aimais pas qu’elle reste, mais je compris qu’insister la pousserait seulement à résister. Nous décidâmes donc que je dormirais chez elle. Marianne, de son côté, repartirait récupérer les documents qu’elle conservait encore sur Daniel et reviendrait le lendemain.
Avant de partir, elle s’arrêta dans l’entrée. « Loretta. »
Ma mère leva les yeux.
« Je suis désolée d’avoir disparu. »
Loretta ne répondit pas immédiatement. Puis elle dit simplement : « Moi aussi. »
Ce n’était pas un pardon. Mais ce n’était plus un mur.
Cette nuit-là, je dormis sur le canapé avec mon téléphone posé sur la poitrine. Vers trois heures quinze, un bruit léger me réveilla. Quelque chose avait heurté la porte d’entrée. Je restai immobile quelques secondes, le cœur battant si fort que j’avais l’impression de l’entendre dans la pièce.
Je réveillai ma mère et nous descendîmes ensemble, sans allumer les lampes. La porte était verrouillée. À travers le judas, je ne vis personne.
Puis j’aperçus une enveloppe glissée sous le seuil.
Loretta voulut la prendre. Je l’en empêchai et utilisai un torchon. Aucun nom n’était inscrit dessus.
À l’intérieur se trouvait une clé.
Une petite clé métallique portant une étiquette plastifiée où figurait un numéro : 317.
Il y avait aussi un morceau de papier.
« Consigne de la gare routière. Avant midi. Venez seule. »
Ma mère murmura : « C’est pour moi. »
« Certainement pas. »
Elle me lança un regard exaspéré. « On ne sait même pas qui l’a laissé. »
« Justement. »
Nous appelâmes l’agent qui nous avait laissé son numéro. Il nous déconseilla évidemment de suivre l’instruction seules. En revanche, si nous voulions vérifier la consigne, il pouvait envoyer une patrouille sur place sans garantie de discrétion.
À onze heures, nous étions dans la gare routière avec un policier en civil à une dizaine de mètres. La consigne 317 se trouvait au fond d’un couloir près des toilettes publiques. Ma mère introduisit la clé.
La porte métallique s’ouvrit.
À l’intérieur reposait un vieux sac de sport.
Je sentis Loretta chanceler avant même qu’elle le touche.
« Je connais ce sac. »
Sa voix n’était plus qu’un souffle.
« Il appartenait à ton père. »
Le policier nous demanda de ne rien manipuler davantage. Il enfila des gants et sortit méthodiquement le contenu. Deux chemises pliées. Une trousse de toilette desséchée par le temps. Une petite Bible. Un portefeuille vide. Et une boîte métallique fermée par un élastique devenu cassant.
À l’intérieur de cette boîte, il trouva plusieurs négatifs photographiques, une cassette audio, deux clés supplémentaires et une liste de noms.
Le mien figurait en dernier.
Pas mon nom d’adulte.
Mon nom complet, écrit comme lorsque j’avais huit ans.
Sous la liste, une date récente avait été ajoutée au stylo rouge.
La veille.
Ma mère posa la main sur ma bouche.
Quelqu’un avait conservé les affaires de mon père pendant toutes ces années.
Et quelqu’un venait de compléter son dossier.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : Une cassette enregistrée quinze ans plus tôt a révélé que mon père n’avait pas seulement fui Daniel, mais préparé son propre retour
Le soir où ma mère m’a présenté l’homme qu’elle aimait, un visage oublié a réveillé douze années de questions
Part 5 of 15

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