PARTIE 9 – Le message de Vane nous a conduits jusqu’à Elaine, mais la pièce où elle était retenue cachait une preuve plus ancienne encore

Personne ne parla pendant plusieurs secondes.

Le téléphone de Benedict était posé entre nous, l’écran encore allumé sur la photographie d’Elaine. Elle regardait l’objectif avec une expression que je n’arrivais pas à lire. De la peur, certainement. Mais aussi autre chose. Une sorte d’attention froide, presque volontaire.

Le policier agrandit l’image.

« Fenêtre ronde. Carrelage vert. Une pièce humide, probablement ancienne. »

Michael s’approcha.

« Je connais cet endroit. »

Benedict tourna brusquement la tête vers lui.

« Où ? »

Mon père resta figé une seconde de trop.

« L’ancienne conserverie. »

Loretta fronça les sourcils.

« Celle près de la jetée sud ? »

Michael acquiesça.

Saint Alden possédait autrefois une petite conserverie de poisson fermée depuis presque vingt ans. L’une des sociétés contrôlées indirectement par Charles Vane avait racheté le terrain après sa fermeture, prétendument pour construire des logements. Le projet n’avait jamais abouti.

« Pourquoi n’apparaît-elle pas dans les dossiers ? » demandai-je.

Benedict répondit avant mon père.

« Parce que Vane utilisait des sociétés intermédiaires. C’était sa spécialité. Faire disparaître la propriété derrière trois couches de papier. »

Le policier lui lança un regard bref.

« Vous semblez bien connaître la méthode. »

Benedict ne détourna pas les yeux.

« Je la connais parce que je l’ai utilisée avec lui. »

C’était la première fois que je l’entendais reconnaître aussi directement sa propre responsabilité.

Il n’essaya pas d’adoucir la phrase.

« J’ai fait des choses dont je ne vais pas prétendre aujourd’hui qu’elles étaient simplement des erreurs. J’ai participé. J’ai profité du système. »

Loretta croisa les bras.

« Et maintenant, il faudrait vous faire confiance parce que vous avez soudain une conscience ? »

Benedict reçut la question sans protester.

« Non. Il ne faut pas me faire confiance. Il faut vérifier ce que je dis. »

La réponse désarma presque sa colère.

Le policier prit une décision rapide. Une unité locale serait envoyée vers la conserverie, mais nous devions rester à distance. Benedict serait séparé de nous et placé sous surveillance.

Il protesta immédiatement.

« Vane s’attend à ce que j’y aille. »

« Justement. »

« S’il ne me voit pas avant minuit, il peut déplacer Elaine. »

« Ou la tuer », murmura Michael.

Le policier se tourna vers lui.

« C’est pour cette raison que nous ne lui donnerons pas exactement ce qu’il attend. »

La stratégie fut mise en place dans une petite salle du commissariat de Saint Alden. Benedict devait répondre au message en demandant une preuve qu’Elaine était toujours vivante. Rien de plus. Pas de menace. Pas de négociation improvisée.

Il écrivit : Montre-moi qu’elle est vivante maintenant.

La réponse arriva six minutes plus tard.

Une vidéo de dix secondes.

Elaine était toujours sur la chaise. Quelqu’un derrière la caméra lui disait : « Donne l’heure. »

Elle répondit : « Vingt-deux heures dix-sept. »

Puis elle ajouta brusquement :

« La marée sera basse à vingt-trois heures quarante. »

La vidéo s’arrêta.

Le policier releva la tête.

« Il lui a demandé l’heure, pas la marée. »

Michael se pencha sur la table.

« Elle nous donne une information. »

Benedict comprit avant nous.

« L’accès arrière. »

Il expliqua qu’à marée haute, une partie des anciens quais de la conserverie était inaccessible à pied. À marée basse, une bande de béton apparaissait sous les structures. Victor connaissait autrefois ce passage.

« Elaine aussi ? »

« Si Victor lui a tout montré, oui. »

À vingt-trois heures vingt, plusieurs véhicules non marqués quittèrent le commissariat.

Nous n’étions pas censés les suivre.

Ma mère et moi étions installées dans un bureau avec Michael. Benedict avait été conduit ailleurs.

Je savais rationnellement que rester était la bonne décision.

Je savais aussi que je ne le supporterais pas.

À vingt-trois heures trente-cinq, Michael se leva.

« Je vais dehors. »

Je le regardai.

« Tu comptes faire quoi ? »

« Respirer. »

« Tu mens très mal. »

Il s’arrêta.

Loretta leva les yeux vers lui.

« Michael. »

Il ne répondit pas.

Je compris.

« Tu connais un autre accès. »

Son silence confirma tout.

« Tu vas encore partir sans rien dire. »

Cette phrase le frappa plus fort que je ne l’avais prévu.

Il se rassit.

« Il y avait un tunnel de maintenance sous la partie nord du bâtiment. Victor et moi l’avons utilisé autrefois pour entrer sans être vus. »

« Et tu n’as pas dit ça aux policiers ? »

« Je ne sais pas s’il existe encore. »

« Ce n’est pas une réponse. »

Il se passa une main sur le front.

« Si Vane a conservé le bâtiment, il peut connaître le tunnel. »

Loretta se leva lentement.

« Alors appelle l’enquêteur. Maintenant. »

Cette fois, mon père obéit.

L’information changea immédiatement l’opération. Deux agents furent redirigés vers l’accès supposé. La marée baissait. Le passage existait encore, partiellement inondé.

À vingt-trois heures cinquante-deux, nous reçûmes un premier appel.

Une personne avait été localisée.

Vivante.

Elaine.

Je vis Michael fermer les yeux.

Mais le policier ajouta :

« Elle était seule dans la pièce. Vane n’est pas là. »

Mon soulagement fut immédiatement remplacé par une autre peur.

« C’était un piège », dis-je.

Puis toutes les lumières du commissariat s’éteignirent.

Pas seulement notre pièce.

Tout le bâtiment.

Une alarme se déclencha dans le couloir.

Quelqu’un cria.

Michael me saisit par l’avant-bras.

« Reste derrière moi. »

Une lumière de secours rouge s’alluma quelques secondes plus tard.

Des policiers couraient vers l’entrée.

Un transformateur extérieur avait été endommagé. Pas par accident.

Puis un agent entra.

« Où est Benedict ? »

Personne ne répondit.

L’agent répéta :

« Où est-il ? »

Le policier chargé de sa surveillance apparut dans le couloir, du sang au front.

« Parti. »

Mon ventre se contracta.

« Avec qui ? »

« Je n’ai pas vu. Quelqu’un a déclenché l’alarme incendie dans l’aile arrière. Quand j’ai repris connaissance, la porte était ouverte. »

Loretta recula.

« Benedict s’est enfui. »

Michael secoua immédiatement la tête.

« Non. »

Je me tournai vers lui.

« Comment tu peux en être certain ? »

« Parce que s’il voulait fuir, il n’aurait jamais amené la police jusqu’à Elaine. »

Je voulais croire qu’il avait raison.

Mais les faits étaient simples : Benedict avait disparu exactement au moment où Vane disparaissait de la conserverie.

Elaine arriva au commissariat quarante minutes plus tard dans une ambulance. Elle avait des marques rouges aux poignets, une coupure près de la tempe, mais elle était consciente.

Dès qu’elle vit mon père, son visage se durcit.

« Pourquoi êtes-vous ici ? »

Michael s’approcha.

« Parce que tu avais disparu. »

« Ce n’était pas à toi de venir. »

« Elaine… »

« Je t’avais dit de protéger Loretta. »

Ma mère se raidit.

Elaine la regarda comme si elle voyait un fantôme.

Puis ses yeux se posèrent sur moi.

« Et toi. »

Je m’avançai.

« C’est vous qui avez envoyé les messages ? »

Elle comprit immédiatement.

« Lesquels ? »

« La photo prise devant la maison. Le sac dans la consigne. »

Elle secoua la tête.

« Le sac, oui. La photo, non. »

Cette réponse changea brusquement l’atmosphère.

« C’est vous qui avez placé les affaires de mon père dans la consigne 317 ? »

« Oui. Parce que je savais que Daniel finirait par revenir vers vous. Il fallait que vous trouviez les dossiers avant lui. »

« Pourquoi ne pas simplement nous contacter ? »

Elle regarda la porte.

« Parce que j’étais déjà surveillée. »

« Par Vane ? »

« Je le croyais. »

« Vous ne le croyez plus ? »

Elaine me fixa.

« Il y avait deux personnes dans la pièce où j’étais retenue. L’une travaillait pour Vane. L’autre ne lui obéissait pas. »

Michael pâlit.

« Qui ? »

« Je n’ai pas vu son visage. »

Elle demanda ensuite où se trouvait Benedict.

Lorsque nous lui expliquâmes qu’il avait disparu pendant la panne, elle jura à voix basse.

« Quoi ? » demandai-je.

Elaine se leva malgré l’infirmier qui tenta de la retenir.

« Il faut retrouver Daniel. »

Loretta eut un rire incrédule.

« Vous semblez tous très préoccupés par le sort de l’homme qui a détruit nos vies. »

Elaine la regarda.

« Je ne cherche pas à le sauver. »

« Alors quoi ? »

« Je cherche à empêcher Vane d’obtenir ce que Daniel est le seul à savoir. »

Je sentis Michael se raidir.

« Les originaux ? »

Elaine secoua la tête.

« Non. L’emplacement de Victor. »

Un silence brutal tomba.

Je crus avoir mal compris.

« Victor est vivant ? »

Elaine ferma les yeux un instant.

Puis elle répondit :

« Oui. »

Ma mère s’agrippa au dossier d’une chaise.

Michael devint blême.

« Où est-il ? »

Elaine eut un regard que je n’oublierai jamais.

« Caché depuis quinze ans. Et si Vane le trouve avant nous, nous perdrons la seule personne qui peut prouver qui a réellement provoqué la disparition de ton mari. »


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 10 : Victor était vivant depuis quinze ans, mais ce qu’il savait sur Michael transformait notre histoire familiale en une vérité beaucoup plus difficile

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Le soir où ma mère m’a présenté l’homme qu’elle aimait, un visage oublié a réveillé douze années de questions

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