La chapelle Vance se dressait derrière une rangée d’arbres nus, à l’écart de la rue principale. Les vitraux étaient noirs à cette heure-là, mais une lumière faible filtrait sous la porte latérale. Reeves ordonna que nous restions dans le véhicule pendant que ses agents approchaient par deux directions. Arthur était assis à côté de moi, immobile, les mains serrées autour de sa canne qu’il n’utilisait presque jamais. Personne ne parlait.
Le signal du petit téléphone gris provenait du sous-sol.
Du caveau.
Je connaissais cet endroit. Richard avait fait aménager une crypte familiale bien avant sa mort, plus par tradition que par conviction religieuse. Lors de son enterrement, Julian avait insisté pour que la cérémonie soit courte. Nora, elle, était restée longtemps après le départ des invités. À l’époque, j’avais pris son silence pour du chagrin. Maintenant, je me demandais déjà ce qu’elle avait commencé à soupçonner ce jour-là.
La radio grésilla.
« Entrée principale sécurisée. »
Puis :
« Porte du sous-sol forcée. »
Je retins mon souffle.
Quelques secondes passèrent.
Un agent annonça : « Mouvement en bas. »
Reeves porta la radio plus près de son visage.
« Identifiez avant intervention. »
Un bruit lointain résonna dans la chapelle.
Puis un ordre crié.
« Julian Vance ! Montrez vos mains ! »
Je fermai les yeux.
Il était bien là.
Un deuxième cri.
Un choc métallique.
Puis un silence assez long pour devenir douloureux.
Enfin :
« Suspect au sol. En garde. Pas de blessé. »
Arthur expira lentement.
Je ne ressentis aucun soulagement.
Pas encore.
Reeves nous fit attendre jusqu’à ce que les lieux soient sécurisés.
Lorsque nous descendîmes enfin, Julian était assis contre un mur de pierre, les poignets attachés derrière le dos. Son manteau était couvert de poussière et une coupure fine traversait sa joue. Il leva les yeux lorsque j’apparus.
Son expression ne contenait ni honte ni surprise.
Seulement de la fatigue.
« Tu es venue quand même », dit-il.
Je m’arrêtai à plusieurs mètres.
« Pas seule. »
Il eut un sourire sans joie.
« Oui. J’ai remarqué. »
Sur le sol, près de la tombe de Richard, se trouvait une caisse à outils ouverte. Plusieurs plaques de marbre avaient été déplacées. Julian avait démonté une partie de la structure entourant le compartiment funéraire de son père.
Reeves demanda : « Qu’est-ce que vous cherchiez ? »
Julian ne répondit pas.
Arthur regarda les outils.
« Il voulait accéder au cercueil. »
Je tournai les yeux vers lui.
« Pour quoi faire ? »
Arthur murmura : « Si l’embaumement a conservé suffisamment de tissus, une exhumation peut permettre de nouvelles analyses. »
Julian eut un bref rire.
« Vous regardez trop de séries policières. »
Reeves s’accroupit face à lui.
« Alors expliquez-nous ce que vous faites ici à minuit avec de faux documents d’accès et du matériel pour ouvrir une sépulture. »
Julian détourna les yeux.
Deux agents l’emmenèrent.
Au moment de passer près de moi, il ralentit.
« Evelyn. »
Je ne répondis pas.
« Nora t’a entraînée dans quelque chose que tu ne comprends pas. »
Je le regardai enfin.
« C’est ce que tu dis depuis le début. »
« Parce que c’est vrai. »
« Alors parle. »
Il hésita.
« Pas ici. »
Puis les agents l’emmenèrent.
Une fois la pièce vidée, Reeves demanda à l’équipe scientifique de documenter chaque élément avant de toucher à quoi que ce soit. Une lampe portable éclaira la pierre ouverte. On distinguait le bord métallique du compartiment funéraire.
Arthur s’approcha.
« Il n’a pas eu le temps de l’ouvrir complètement. »
L’un des techniciens examina la structure.
« Peut-être qu’il ne cherchait pas seulement à l’ouvrir. »
Il désigna une petite cavité derrière une plaque latérale.
Quelque chose y était fixé.
Une enveloppe métallique.
Arthur se figea.
« Ce n’était pas d’origine. »
L’enveloppe portait le nom de Nora.
Pas celui de Richard.
Reeves ordonna qu’elle soit photographiée avant ouverture.
À l’intérieur se trouvait une clé minuscule et une note.
L’écriture appartenait à Nora.
« Richard m’a demandé de garder ceci si un jour Julian prétendait qu’il n’avait jamais eu accès à ses médicaments. »
Je relus la phrase plusieurs fois.
« Richard lui-même ? »
Arthur semblait abasourdi.
« Alors il soupçonnait quelque chose avant sa mort. »
La petite clé ouvrait un compartiment caché dans le socle de la tombe.
À l’intérieur, nous trouvâmes un dictaphone ancien et une enveloppe plastique contenant trois feuilles jaunies.
Reeves regarda Arthur.
« Vous connaissiez l’existence de ça ? »
« Absolument pas. »
Le premier document était une copie manuscrite d’un journal de Richard.
Quelques jours avant sa mort, il avait écrit que Julian insistait pour superviser ses médicaments après plusieurs disputes concernant la vente de certaines filiales.
« Il dit ici que Julian lui apportait les comprimés le soir », murmurai-je.
Arthur lut la suite.
Richard notait également que ses vertiges avaient commencé après que Julian eut remplacé une partie de ses prescriptions par des génériques provenant d’une pharmacie différente.
Cela ne prouvait rien.
Mais cela rapprochait Julian des médicaments.
Le dictaphone contenait trois enregistrements.
Le premier était insignifiant.
Le deuxième concernait une réunion d’entreprise.
Le troisième commençait par la voix de Richard.
« Julian, laisse mes médicaments tranquilles. »
Je cessai de respirer.
La voix de Julian, plus jeune de onze ans, répondit :
« Tu oublies tout. Quelqu’un doit s’assurer que tu prends ce qu’il faut. »
Richard :
« Je sais très bien ce que je prends. »
Julian :
« Tu ne sais même plus quel jour on est. »
Richard :
« Je sais surtout que mes symptômes empirent depuis que tu t’en occupes. »
Silence.
Puis Julian :
« Tu deviens paranoïaque. »
Richard :
« Peut-être. Mais demain, je fais analyser les comprimés. »
Le fichier s’arrêtait là.
Arthur se laissa tomber sur un banc de pierre.
« Mon Dieu. »
Reeves demanda immédiatement qu’une procédure d’exhumation soit préparée.
Cette fois, Julian ne pourrait pas empêcher les analyses.
Alors que l’équipe poursuivait l’inventaire, un agent arriva avec une autre découverte.
Dans la veste de Julian, ils avaient trouvé un petit flacon.
Pas de médicament.
Un solvant puissant.
« Utilisé pour quoi ? » demandai-je.
Le technicien répondit prudemment : « Pour dégrader certains matériaux organiques et nettoyer des surfaces. Nous devrons analyser. »
Je regardai la tombe de Richard.
Julian n’était peut-être pas venu récupérer une preuve.
Il était peut-être venu la détruire.
Reeves ne formula aucune conclusion devant moi.
Mais son visage suffisait.
À deux heures du matin, nous quittâmes enfin la chapelle.
Julian était officiellement détenu pour plusieurs infractions liées à la destruction de preuves, à l’obstruction et aux faits découverts dans la maison.
Ethan restait en garde.
Martin aussi.
Pour la première fois depuis la mort de Nora, les trois hommes étaient séparés.
Et pour la première fois, aucun d’eux ne contrôlait les communications.
Dans la voiture, Arthur me demanda : « Vous voulez rentrer où ? »
Je réfléchis.
La maison où j’avais vécu avec Julian était désormais une scène de crime.
L’appartement de Nora était scellé.
Je n’avais plus envie d’aucun lieu appartenant aux Vance.
« À l’hôtel. »
Arthur hocha la tête.
Puis mon téléphone sécurisé vibra.
Un message de Reeves.
« Ne vous couchez pas encore. Ethan parle. »
Nous retournâmes au bureau.
Ethan avait demandé la présence de son avocat et d’un procureur.
Il voulait négocier.
Reeves nous expliqua seulement ce qui pouvait nous être communiqué.
« Ethan affirme qu’il n’a jamais voulu tuer Nora. »
Arthur eut un rire sec.
« Classique. »
« Il affirme que Julian lui demandait de provoquer des crises suffisamment sévères pour retarder certaines décisions du trust. »
Je regardai Reeves.
« Avec les médicaments. »
« Selon lui, oui. »
« Et Martin ? »
« Il gérait l’accès au personnel médical. »
« Donc ils augmentaient les doses ? »
« Ethan dit que Martin utilisait un protocole destiné à provoquer des épisodes contrôlés. »
« Contrôlés », répétai-je.
Le mot me donna envie de frapper quelque chose.
Reeves poursuivit : « Il dit que la dernière crise n’était pas prévue aussi sévère. »
« La dernière ? »
« Celle qui a conduit Nora à l’hôpital. »
Je serrai les poings.
« Et Julian ? »
« Ethan affirme qu’il savait tout. »
Arthur demanda : « Où est l’enregistrement dont il parlait ? »
Reeves hésita.
« Chez un tiers. Il a donné les instructions pour le récupérer. »
Une heure plus tard, une équipe obtint le fichier.
Conversation entre Julian, Ethan et Martin.
Date : neuf jours avant l’hospitalisation finale de Nora.
La voix de Julian était nette.
« Elle veut convoquer Arthur lundi. »
Ethan : « Alors il faut gagner du temps. »
Martin : « On peut provoquer un nouvel épisode. »
Julian : « Pas quelque chose de dramatique. Juste assez pour qu’elle reste à l’hôpital et qu’on puisse faire valoir qu’elle n’est plus capable de gérer le trust. »
Martin : « Les doses deviennent risquées. »
Julian : « Tu m’avais dit qu’elle pouvait supporter davantage. »
Martin : « J’ai dit probablement. »
Un silence.
Puis Ethan :
« Et si elle ne le supporte pas ? »
Julian répondit :
« Alors le problème se règle autrement. »
Personne dans la salle ne bougea.
Ce n’était pas un ordre explicite de tuer.
C’était peut-être pire.
C’était l’indifférence au résultat.
Reeves arrêta l’enregistrement.
Je regardai Arthur.
« Elle savait. »
« Pas tout. »
« Assez. »
Je repensai au trente et unième appel.
À Maui.
Pendant que Julian profitait de la villa achetée avec l’argent détourné, sa mère mourait après un plan qu’il avait lui-même contribué à mettre en place.
Et lorsqu’il avait appris sa mort, sa première question n’avait pas été : « Est-ce qu’elle a souffert ? »
Mais : « Qu’est-ce qu’elle t’a donné ? »
À l’aube, Reeves reçut les premiers résultats de l’autopsie.
Salgado fut appelé.
Plusieurs tissus montraient des concentrations compatibles avec des expositions répétées et excessives au bêtabloquant identifié.
Pas une erreur unique.
Un schéma.
La cause exacte du décès nécessitait encore confirmation.
Mais les médecins pouvaient déjà dire une chose.
Le traitement prescrit seul n’expliquait pas les niveaux retrouvés.
Je regardai la fenêtre devenir grise.
Nora avait passé ses dernières semaines à essayer de prouver qu’elle ne devenait pas folle.
Elle avait eu raison.
Arthur posa devant moi la clé d’argent.
« Tout a commencé avec ça. »
Je la pris.
« Non. »
Il me regarda.
« Tout a commencé quand personne n’a cru Richard. »
Je compris alors pourquoi Nora avait conservé ses anciennes analyses pendant onze ans.
Elle n’essayait pas seulement de prouver ce qui lui arrivait.
Elle essayait enfin de répondre à une question qu’elle avait trop longtemps refusé de poser.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 14 : Quand les analyses de Richard revinrent, Julian perdit son dernier refuge et Evelyn dut choisir entre sauver le nom Vance ou révéler toute la vérité
À la trente et unième sonnerie, une voix inconnue répondit pendant que Nora comprenait enfin pourquoi son fils ne viendrait pas
Part 13 of 15
