Nous partîmes pour Saint Alden avec deux enquêteurs avant le coucher du soleil. Ma mère insista pour venir. Personne ne réussit à la convaincre du contraire. Après quinze années d’absence, lui demander d’attendre chez elle pendant que nous cherchions Michael était simplement irréaliste.
La route longeait la côte. Loretta restait silencieuse à côté de moi. Elle tenait la photographie récente de mon père entre ses mains, protégée dans une pochette transparente. Par moments, son pouce suivait inconsciemment le bord du visage.
« Tu vas lui dire quoi ? » demandai-je.
Elle regarda par la fenêtre.
« Je n’en sais rien. »
« Tu lui en veux ? »
Elle eut un petit rire triste. « Tu veux une réponse simple ? »
« Non. »
« Alors oui. Et non. Et beaucoup d’autres choses entre les deux. »
Saint Alden était plus petite que je l’avais imaginé. Une rue principale, un vieux port, des maisons basses battues par le vent. L’hôtel réservé au nom de mon père se trouvait près de la marina.
La réceptionniste confirma qu’un homme correspondant à sa photographie avait bien pris une chambre la veille. Il avait quitté l’établissement vers neuf heures du matin et n’était pas revenu.
« Est-ce qu’il a reçu quelqu’un ? » demanda l’enquêteur.
Elle consulta un registre.
« Un homme est venu hier soir. Il n’a pas donné son nom. »
« Description ? »
Elle réfléchit.
« Soixante ans environ. Costume gris. Cheveux blancs très courts. »
L’enquêteur échangea un regard avec son collègue.
« Charles Vane ? »
La réceptionniste examina une photo sur son téléphone.
« Oui. Je crois que c’était lui. »
Ma mère se leva trop vite.
« Ils se sont disputés ? »
« Non. Ils ont parlé ici cinq minutes. Ensuite ils sont sortis ensemble. »
Nous fouillâmes la chambre de mon père avec l’autorisation de la direction et sous contrôle de la police. Le lit n’avait pas été utilisé. Un sac à moitié défait reposait sur une chaise. Sur la table se trouvait une carte de Saint Alden avec un cercle rouge autour d’un ancien entrepôt près du port.
Nous nous y rendîmes immédiatement.
Le bâtiment était presque vide. Une partie des vitres avait été remplacée par du contreplaqué. Des chaînes pendaient à une porte latérale, mais une entrée secondaire n’était pas verrouillée.
Les policiers passèrent devant.
Nous attendîmes dans la voiture.
Ces dix minutes furent parmi les plus longues de ma vie.
Puis l’un d’eux ressortit.
« Il y a quelqu’un. »
Ma mère ouvrit la portière avant même qu’il ait terminé.
« Loretta, attendez. »
« C’est Michael ? »
Le policier soupira.
« Oui. »
Elle se mit à courir.
Je la suivis.
Mon père était assis sur une caisse dans une petite pièce au fond de l’entrepôt. Une compresse couvrait son arcade droite. Son manteau était déchiré à l’épaule.
Il leva les yeux.
Et vit ma mère.
Aucun d’eux ne parla.
Je pensais avoir imaginé cette scène mille fois depuis la veille. Des cris. Des larmes. Un effondrement. Peut-être une étreinte.
Il n’y eut rien de tout cela.
Michael se leva lentement.
Loretta s’arrêta à deux mètres de lui.
« Tu es vivant. »
Il baissa les yeux.
« Oui. »
Elle le gifla.
Le bruit claqua contre les murs vides.
Personne ne bougea.
Puis ma mère se mit à pleurer.
Mon père aussi.
Il ne tenta pas de la toucher.
« Quinze ans », dit-elle.
« Je sais. »
« Non. Tu ne sais pas. »
« Tu as raison. »
Elle frappa son torse du plat de la main.
« Tu pouvais appeler. Une seule fois. Une seule fois, Michael. »
Il encaissa sans répondre.
Je restai près de la porte.
Je ne savais pas comment entrer dans cette scène. L’homme devant moi était mon père et un étranger. Je cherchais sur son visage l’homme de mes souvenirs, mais l’âge avait rempli les espaces manquants d’une autre personne.
Il me regarda enfin.
Ses lèvres tremblèrent.
« Ma petite fille. »
Je détestai ces mots.
« Je ne suis plus petite. »
Il acquiesça.
« Je sais. »
« Arrête de dire que tu sais. »
Il baissa la tête.
« D’accord. »
Ce fut notre première conversation depuis quinze ans.
Après que la police eut vérifié qu’il n’était pas gravement blessé, nous nous installâmes dans une pièce voisine. Michael expliqua ce qui s’était passé.
Il était revenu à Saint Alden pour rencontrer Charles Vane.
Pas par hasard.
Ils avaient rendez-vous.
« Pourquoi ? » demandai-je.
« Parce que Vane m’a contacté. »
Ma mère secoua la tête. « Tu as accepté de voir cet homme seul ? »
« Il prétendait vouloir témoigner contre Daniel. »
Marianne, jointe par téléphone depuis le commissariat, éclata presque. « Vane n’aide personne gratuitement. »
Michael acquiesça.
« Je l’ai compris trop tard. »
Vane avait affirmé vouloir échanger des preuves contre l’immunité. Il disait que Daniel était devenu incontrôlable et menaçait de révéler plusieurs opérations anciennes.
Mais leur rencontre à l’entrepôt avait tourné autrement.
Vane n’avait aucune intention de témoigner.
Il voulait les dossiers d’Elaine.
« Il savait pour le coffre ? »
« Pas exactement. Il savait qu’elle avait rassemblé quelque chose. »
« Et Elaine ? »
Mon père ferma les yeux.
« Je ne sais pas où elle est. »
Il nous expliqua qu’Elaine avait cessé de répondre six semaines auparavant. Ils avaient prévu de se retrouver dans un motel, mais elle n’était jamais venue.
Peu après, Michael avait reçu un message envoyé depuis son numéro.
« Ne me cherche pas. Protège Loretta. »
« C’était vraiment elle ? »
« Je n’en sais rien. »
Vane avait ensuite commencé à contacter Michael. Il prétendait connaître l’emplacement d’Elaine.
« Et ce matin ? »
Mon père toucha sa compresse.
« Il voulait savoir où étaient les originaux. J’ai refusé. Deux hommes sont arrivés. Ils m’ont frappé. J’ai réussi à sortir par l’arrière quand l’un d’eux a cru que j’étais assommé. »
« Pourquoi rester ici ? »
« J’attendais quelqu’un. »
Nous nous regardâmes.
« Qui ? »
Mon père hésita.
« Benedict. »
Ma mère se raidit.
« Daniel ? »
« Oui. »
Je me levai.
« Tu travailles avec lui ? »
« Non. »
« Alors pourquoi l’attendre ? »
Michael me regarda droit dans les yeux.
« Parce qu’il essaie lui aussi de retrouver Elaine. »
Personne ne parla.
« Tu veux dire qu’il ne travaille plus avec Vane ? »
« Ils se sont retournés l’un contre l’autre il y a longtemps. Daniel a compris que Vane utilisait leurs opérations pour détourner de l’argent à son propre compte. »
Je repensai aux appels. À la peur dans sa voix.
« C’est pour ça qu’il voulait les archives. »
« Oui. Elles peuvent détruire Vane. Mais elles peuvent également l’envoyer lui-même en prison. »
« Alors pourquoi nous prévenir ? »
Michael se passa une main sur le visage.
« Parce qu’il pense que Vane a Elaine. »
Ma mère recula légèrement.
« Et tu le crois ? »
« Oui. »
Je n’arrivais plus à suivre les limites entre victimes, complices et ennemis.
« Benedict a ruiné des gens. »
« Oui. »
« Il t’a menacé. »
« Oui. »
« Il a manipulé maman. »
Michael regarda Loretta.
« Oui. »
« Alors ne me dis pas que c’est devenu un homme bien. »
« Je ne le dis pas. »
Il laissa le silence s’installer.
« Je dis seulement que nous avons enfin trouvé quelqu’un qu’il craint davantage que nous le craignons lui. »
À cet instant, une voiture freina devant l’entrepôt.
Les policiers se levèrent.
Une portière claqua.
Puis une voix familière résonna depuis l’entrée.
« Michael ? »
Benedict.
Il apparut dans l’encadrement de la porte, les mains visibles, le visage tendu.
Ma mère recula.
Il s’arrêta en la voyant.
Pour la première fois depuis que je le connaissais, Benedict sembla véritablement déstabilisé.
« Loretta… »
« Ne prononce pas mon prénom. »
Il se tut.
Puis son regard glissa vers moi.
« Vous avez trouvé le coffre. »
Je ne répondis pas.
« Alors écoutez-moi. Nous n’avons plus beaucoup de temps. »
L’un des policiers lui demanda de rester où il était.
Benedict obéit.
« Charles Vane vient de déplacer Elaine. »
Michael se leva.
« Comment tu le sais ? »
Benedict sortit très lentement son téléphone et le posa au sol.
« Parce qu’elle m’a envoyé une photo il y a vingt minutes. »
Le policier ramassa l’appareil.
Sur l’écran apparaissait Elaine.
Assise sur une chaise.
Les mains attachées.
Derrière elle, on distinguait un mur couvert de carreaux verts et une fenêtre ronde.
Sous la photographie, un message :
« Apporte les archives avant minuit. Sinon elle disparaît comme Victor. »
Je regardai Benedict.
Puis mon père.
Victor n’avait donc peut-être jamais fui volontairement.
Et celui qui avait envoyé la photo de nous trois devant la maison n’était probablement pas lui.
Quelqu’un manipulait encore les survivants les uns contre les autres.
Cette fois, nous savions enfin son nom.
Charles Vane.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 9 : Le message de Vane nous a conduits jusqu’à Elaine, mais la pièce où elle était retenue cachait une preuve plus ancienne encore
Le soir où ma mère m’a présenté l’homme qu’elle aimait, un visage oublié a réveillé douze années de questions
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