La photographie resta plusieurs secondes entre mes doigts. Grace était assise dans un véhicule sombre, notre fils contre elle. Elle avait le visage épuisé, mais ses yeux étaient ouverts. C’était tout ce dont j’avais besoin pour continuer.
Marcus, lui, regardait encore les documents étalés sur la table.
« Tu ne vas vraiment pas y aller seul. »
Je rangeai le téléphone.
« Si je n’y vais pas, ils la déplaceront. »
« Et si c’est précisément ce qu’ils veulent ? »
Je le regardai.
« C’est probablement ce qu’ils veulent. »
Il serra la mâchoire.
« Alors pourquoi leur donner ce qu’ils demandent ? »
Je pris la vieille lettre de Richard et la repliai soigneusement.
« Parce que nous n’avons pas besoin de leur faire confiance. Nous avons seulement besoin qu’ils pensent que nous leur faisons confiance. »
Marcus resta silencieux.
Pour la première fois depuis notre arrivée à la propriété, il ne me regardait plus comme son cousin.
Il me regardait comme son frère.
Cette idée était encore trop récente pour trouver une place naturelle dans mon esprit. Toute une vie de souvenirs venait de changer de forme. Les repas de famille, les étés passés ensemble, les disputes absurdes de notre adolescence… tout possédait désormais une seconde lecture.
Je pensai à Sophie.
Une femme dont le nom avait été enterré pendant plus de trente ans.
Une mère à qui l’on avait retiré deux enfants.
Et quelque part, Grace était maintenant prisonnière d’un homme qui semblait avoir bâti toute son existence autour de cette ancienne faute.
Marcus désigna le dossier.
« Il y a quelque chose qui ne colle pas. »
« Quoi ? »
Il posa son doigt sur la note concernant notre naissance.
« Le document dit que les deux enfants ont été séparés peu après leur naissance. Mais si Victor avait voulu cacher ton existence, pourquoi t’aurait-il laissé porter son nom ? »
Je ne répondis pas.
Il avait raison.
Le mensonge n’était pas assez simple.
Quelqu’un avait voulu que je sois visible.
Pas seulement visible.
Important.
J’avais grandi comme l’héritier officiel des Vance. J’avais été formé pour reprendre l’entreprise. On m’avait appris à négocier, à diriger, à protéger les intérêts familiaux.
Marcus, lui, avait vécu à côté de moi sans jamais savoir qu’il appartenait au même sang.
« Il ne voulait pas seulement cacher l’un de nous », dis-je. « Il voulait contrôler lequel de nous deviendrait l’héritier. »
Marcus releva les yeux.
« Et maintenant, il a notre fils. »
La phrase resta suspendue entre nous.
Notre fils.
Le bébé de Grace.
L’héritier d’une fortune que personne ne lui avait demandé de porter.
Je pris mon téléphone et composai le numéro qui avait envoyé la photographie.
Une seule sonnerie.
Puis la ligne fut coupée.
Je rappelai.
Même résultat.
Une troisième fois.
Rien.
Marcus se dirigea vers le système de communication de la propriété.
« Si Arthur a laissé une trace, elle sera quelque part ici. »
Nous passâmes dans la salle de sécurité.
Les écrans étaient noirs.
Les serveurs avaient été débranchés.
Mais l’un des voyants clignotait encore.
Marcus ouvrit le panneau inférieur.
« Regarde. »
Une petite unité de stockage était dissimulée derrière les câbles.
Il la retira.
« Quelqu’un l’a volontairement laissée. »
Je pris l’appareil.
« Ou quelqu’un voulait que nous la trouvions. »
Marcus eut un sourire sans joie.
« Dans cette famille, même les cadeaux ressemblent à des menaces. »
Nous connectâmes l’unité à un ordinateur isolé.
Un seul fichier apparut.
GRACE_03.
Je cliquai.
Une vidéo s’ouvrit.
Grace était assise dans une pièce blanche.
Ses poignets n’étaient pas attachés.
Elle tenait son ventre d’une main.
À côté d’elle se trouvait Arthur.
Mais il ne semblait pas menaçant.
Il avait les yeux rouges.
« Julian », disait Grace dans l’enregistrement, « si tu regardes ceci, c’est que quelque chose s’est produit. »
Elle baissa les yeux.
« Je dois te dire une chose que je ne t’ai jamais dite. »
Je m’approchai de l’écran.
« Pendant les dernières semaines de ta mission, quelqu’un m’a rendu visite. »
Grace expliqua qu’un homme avait réussi à entrer dans la propriété malgré la sécurité.
Il ne lui avait pas fait de mal.
Il lui avait simplement montré une photographie.
Une photographie de Sophie.
Puis une autre.
Celle de deux nouveau-nés.
« Il m’a dit que ta mère mentait depuis longtemps. Il m’a aussi dit que Victor était vivant. »
Je regardai Marcus.
Grace poursuivit.
« Je ne l’ai pas cru. Jusqu’à ce qu’il prononce une phrase que seul quelqu’un de votre famille pouvait connaître. »
L’enregistrement s’interrompit brusquement.
Un écran noir.
Puis une seconde vidéo apparut.
Grace était toujours là.
Mais son visage avait changé.
Elle pleurait.
« Julian, écoute-moi. Si quelqu’un te demande de choisir entre me sauver et protéger l’entreprise, ne choisis pas l’entreprise. »
Je sentis ma gorge se serrer.
« Je t’aime. Mais notre enfant ne doit jamais devenir leur héritier. »
La vidéo s’arrêta.
Marcus resta immobile.
« Pourquoi aurait-elle dit ça ? »
« Parce qu’elle savait ce qu’ils préparaient. »
Je revins au dossier.
La dernière page était différente.
Elle avait été ajoutée récemment.
Une signature apparut au bas du document.
Victor Vance.
Et une phrase.
Le sang doit revenir à son origine.
Marcus recula.
« Il veut nous réunir. »
« Ou nous éliminer. »
Un nouveau message apparut sur mon téléphone.
Tu as vingt minutes.
Puis une adresse.
Un ancien entrepôt situé près de la rivière Hudson.
Je regardai l’heure.
Il nous restait dix-sept minutes.
Marcus prit une veste.
« Je viens. »
« Non. »
« Tu peux me dire non autant que tu veux. »
Il chargea son arme.
« Je suis ton frère. »
Je le fixai.
Cette fois, le mot ne me parut plus étranger.
« D’accord. »
Nous quittâmes la maison.
La route jusqu’à l’entrepôt fut presque entièrement silencieuse.
À quelques kilomètres de notre destination, je remarquai un véhicule noir derrière nous.
Il ne nous suivait pas de manière évidente.
Il conservait exactement la même distance.
Marcus le vit aussi.
« On est surveillés. »
« Je sais. »
« On continue ? »
Je regardai le rétroviseur.
« Oui. »
Nous arrivâmes devant l’entrepôt.
La porte principale était ouverte.
À l’intérieur, une lumière blanche éclairait le sol humide.
Je descendis.
Marcus resta quelques mètres derrière moi.
Une voix sortit des haut-parleurs.
« Tu es venu seul, Julian. »
Je répondis :
« Je suis venu chercher ma femme. »
Un rire discret résonna.
Puis les lumières s’allumèrent.
Grace apparut au fond de l’entrepôt.
Elle tenait notre bébé contre sa poitrine.
À côté d’elle se tenait Victor.
Je fis un pas.
Victor leva immédiatement la main.
« Pas plus loin. »
Je m’arrêtai.
Grace me regardait.
Elle avait des larmes sur les joues.
Mais elle secoua très légèrement la tête.
Une fois.
Puis une deuxième fois.
Non.
Elle ne me demandait pas de venir.
Elle me demandait d’attendre.
Je regardai ses mains.
Elle tenait le bébé d’une manière précise.
Deux doigts autour de la couverture.
Un geste que nous avions inventé pendant notre grossesse pour communiquer discrètement.
Deux doigts signifiaient danger.
Je compris.
Victor ne savait pas ce que cela signifiait.
Grace était en train de me prévenir.
Quelqu’un d’autre était là.
Je regardai autour de moi.
Puis j’aperçus une ombre au-dessus des passerelles métalliques.
Un homme.
Arthur.
Mais il n’était pas seul.
Derrière lui se trouvait une deuxième silhouette.
Une silhouette que Marcus reconnut avant moi.
Il murmura :
« Richard. »
Victor se retourna.
Et, pour la première fois, son visage changea.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : Deux hommes supposés morts se retrouvèrent face à face, tandis que Grace risquait sa vie pour me faire comprendre lequel des deux mentait encore
À une heure dix-sept, je croyais retrouver ma femme à la maison ; à la place, un silence impossible m’attendait derrière la porte de la chambre
Part 5 of 15

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