PARTIE 5 – Le premier document officiel arriva chez Celeste au moment précis où Blake découvrit que son téléphone avait filmé bien plus qu’une fête

Le dépôt de la demande changea tout sans produire immédiatement le moindre bruit.

Pendant quelques heures, rien ne se passa.

Je quittai le cabinet de Marianne, rentrai dans mon petit appartement et posai mon sac contre la table comme je le faisais chaque soir. Dehors, une pluie fine assombrissait les trottoirs. Une femme promenait un chien sous mon immeuble. Deux adolescents riaient devant l’épicerie du coin. Le monde conservait cette capacité presque insultante à rester ordinaire.

Mon téléphone demeura silencieux jusqu’à dix-sept heures trente-deux.

Puis Blake m’appela.

Je regardai son nom apparaître.

Je ne décrochai pas.

Une minute plus tard, il rappela.

Puis encore.

Au quatrième appel, un message arriva.

Nora, réponds.

Je le sauvegardai.

Un deuxième suivit.

Maman devient folle.

Celeste n’était pas sa mère biologique. Blake était le fils de son premier mari, mais il l’avait toujours appelée ainsi. Mon père, qui avait essayé pendant des années de créer une famille sans distinguer les branches, l’avait traité comme un fils lorsqu’il était adolescent.

Aujourd’hui, cette proximité me paraissait appartenir à une autre maison.

Je transférai les messages à Marianne.

Elle répondit presque immédiatement.

Ne réagis pas.

Je laissai le téléphone face contre table.

Vingt minutes plus tard, un numéro inconnu s’afficha.

Cette fois, je décrochai.

« Nora Hale ? »

La voix appartenait à une femme.

« Oui. »

« Je représente Celeste Mercer dans le dossier concernant la propriété de Brookfield Avenue. »

Je me redressai.

« Vous pouvez parler à mon avocate. »

« Bien entendu. Je souhaitais simplement confirmer que vous étiez représentée. »

« Je le suis. »

« Très bien. Vous ne devez donc pas communiquer directement avec ma cliente sur les questions liées à la procédure. »

Une ironie sèche me traversa.

« Ce serait utile qu’elle reçoive la même instruction. »

La femme resta silencieuse une seconde.

« Je transmettrai. »

Après avoir raccroché, j’appelai Marianne.

Elle connaissait déjà le nom de l’avocate.

« Denise Carver », dit-elle. « Compétente. Sérieuse. Cela peut nous faciliter les choses. »

« Faciliter ? »

« Elle ne laissera probablement pas Celeste improviser n’importe quoi si elle garde le contrôle. »

Je regardai les trois appels manqués de Blake.

« Je ne suis pas certaine que quelqu’un garde le contrôle de cette famille. »

Marianne eut un petit rire sans joie.

« Sur ce point, nous sommes d’accord. »

Le lendemain matin, Celeste reçut officiellement les documents.

Je le sus avant même que Marianne m’appelle.

Blake publia une photo.

On y voyait l’enveloppe posée sur le plan de travail de la cuisine, le tampon du tribunal visible dans le coin. Il avait ajouté une légende sarcastique sur les « gens qui se croient importants parce qu’ils ont un avocat ».

Je fis une capture.

Puis une deuxième lorsque la publication disparut.

« Continue », dit Marianne quand je lui envoyai les images. « Elle lui dira bientôt de tout effacer. »

« Il ne l’écoute jamais. »

« C’est peut-être notre meilleure source. »

Cette idée aurait dû me faire rire.

Elle me donna surtout froid.

Vers midi, Ruiz appela.

« Vous êtes seule ? »

Je regardai autour de moi.

« Oui. »

« Nous avons besoin de reparler de la vidéo prise dans le bureau. »

Mon dos se raidit.

« Vous avez récupéré le dossier bleu ? »

« Pas encore. »

« Alors pourquoi m’appeler ? »

« Parce qu’il y avait autre chose sur cette vidéo. »

Je revis mentalement les dix-sept secondes qui m’avaient obsédée.

La boîte de pizza.

Le verre.

Le coin bleu.

« Quoi ? »

« Dans le reflet de la bibliothèque vitrée, on distingue un écran d’ordinateur allumé. »

Je fermai les yeux pour visualiser la pièce.

Sur le mur opposé au bureau de mon père, une ancienne bibliothèque comportait deux portes en verre.

« L’ordinateur de Papa ? »

« Probablement. »

« Et alors ? »

« Quelqu’un était assis devant. »

Je ne compris pas immédiatement.

« Blake ? »

« Non. Blake tenait le téléphone. La personne n’apparaît directement dans aucune partie claire de l’image. Seulement dans le reflet. »

Je me rapprochai de la fenêtre.

« Vous savez qui c’est ? »

« Nous essayons de le déterminer. »

« Grant ? »

« Peut-être. »

Sa prudence signifiait qu’elle n’était pas sûre.

« Qu’est-ce qu’il faisait ? »

« L’écran semble afficher une fenêtre de transfert de fichiers. »

Je ne respirai plus pendant une seconde.

« Quelqu’un copiait les fichiers de mon père ? »

« C’est une possibilité. »

« La vidéo a été tournée après sa mort. »

« Oui. »

Je m’assis.

« Donc quelqu’un a utilisé son ordinateur après sa mort. »

« C’est précisément ce que nous devons vérifier. »

Je pris mon ordinateur portable et retrouvai la vidéo.

« Je peux regarder ? »

« Oui. Mais ne modifiez pas le fichier. »

J’ouvris le clip.

À dix-sept secondes, le dossier bleu était évident.

Je ralentis.

Dans le verre sombre de la bibliothèque, la silhouette apparaissait presque comme une tache.

Un homme assis.

Épaules larges.

Chemise claire.

Et sur l’écran, une barre horizontale.

Je reculai image par image.

« Il porte une montre. »

Ruiz se tut.

« Quoi ? »

« La personne dans le reflet. Son bras bouge. Il porte une montre métallique très large. »

Grant en portait toujours une.

Un modèle massif, beaucoup trop voyant à mon goût.

« C’est Grant. »

« Ne concluez pas trop vite. »

« Je reconnais sa montre. »

« C’est une observation utile. Pas encore une identification certaine. »

Je serrai la mâchoire.

Elle avait raison.

Je détestais qu’elle ait raison aussi souvent que Marianne.

« Est-ce que le contenu de l’ordinateur de mon père a été saisi après sa mort ? »

« Pas immédiatement. À ce moment-là, rien n’indiquait qu’il contenait des éléments distincts de l’enquête principale. »

« Et maintenant ? »

« Maintenant, c’est différent. »

Je restai silencieuse.

Ruiz poursuivit.

« Il y a autre chose. »

« Encore ? »

« L’horodatage de la vidéo correspond approximativement à une connexion effectuée sur un service de stockage en ligne associé au cabinet de votre père. »

Je me levai brusquement.

« Avec son mot de passe ? »

« Nous ne savons pas encore comment la connexion a été obtenue. »

« Après sa mort ? »

« Oui. »

Une sensation glacée descendit le long de ma colonne vertébrale.

Ce n’était plus seulement une maison occupée sans droit.

Quelqu’un cherchait quelque chose.

Et cette personne l’avait peut-être déjà trouvé.

« Le dossier bleu était sur le bureau au même moment. »

« Oui. »

« Vous pensez qu’ils le copiaient ? »

« Je pense qu’il faut éviter de supposer davantage que ce que les preuves montrent. »

« Vous êtes très douée pour rendre les phrases les plus terrifiantes possibles avec une voix calme. »

Ruiz ne répondit pas.

Puis elle dit :

« Ne changez rien à ce que vous faites. »

Je regardai le téléphone.

« Vous me demandez de continuer à attendre. »

« Je vous demande de rester en dehors de la maison. »

« Ce n’est pas pareil. »

« Pour vous, peut-être pas. Pour moi, si. »

Elle raccrocha peu après.

La journée se poursuivit avec des formalités judiciaires.

Celeste, par l’intermédiaire de son avocate, contesta notre demande de récupération immédiate des lieux.

Sa position était simple : mon père lui aurait promis qu’elle pourrait rester dans la maison après son décès et elle considérait avoir un droit d’occupation découlant du mariage.

Marianne me montra la réponse sans commentaire.

Je la lus deux fois.

« Une promesse verbale peut battre un acte enregistré ? »

« Pas comme elle le présente. Mais elle peut essayer d’obtenir du temps, soulever des questions, compliquer les choses. »

« Et elle prétend que Papa voulait qu’elle garde la maison. »

« Elle prétend beaucoup de choses. »

Je pointai un paragraphe.

« Ici, elle dit que j’ai toujours su qu’elle avait un intérêt dans la propriété. »

« Oui. »

« C’est faux. »

« Alors nous le démontrerons. »

Je me levai.

« J’ai envie de lui demander pourquoi elle m’a caché tout ça si elle pensait réellement avoir un droit. »

Marianne referma le dossier.

« Parce que tu veux une explication morale à un argument juridique. Tu n’en obtiendras probablement aucune. »

Je regardai la pluie glisser sur les vitres.

« J’aimerais au moins comprendre ce qu’elle croit. »

« Les gens peuvent croire avec une sincérité étonnante ce qui les arrange. »

L’audience provisoire fut fixée quelques jours plus tard.

Celeste ne vint pas.

Son avocate comparut seule.

Je me trouvais à côté de Marianne lorsque la juge examina les documents.

Tout semblait étrangement administratif pour une affaire qui contenait les cendres de ma mère, l’ordinateur de mon père et une fausse signature.

Des pages.

Des références.

Des dates.

Puis une décision.

Celeste devait respecter l’interdiction de vendre ou déplacer les biens. L’accès à certaines pièces contenant les documents professionnels de mon père devait être préservé. Une inspection contrôlée de la maison pourrait être organisée.

Je tournai immédiatement la tête vers Marianne.

« Le bureau ? »

Elle hocha la tête.

« Potentiellement. »

Je sentis mon pouls accélérer.

« Quand ? »

« Pas sans coordination. »

« Mais nous pouvons entrer. »

« Dans un cadre précis. »

Pour la première fois, je pouvais imaginer revoir l’intérieur de ma maison sans me tenir sur le trottoir sous la pluie.

Cela aurait dû me rassurer.

Puis, à peine sortis du tribunal, mon téléphone vibra.

Blake.

Un message vidéo.

Je faillis ne pas l’ouvrir.

Marianne vit mon expression.

« Quoi ? »

« Lui. »

Je lançai la vidéo.

Blake se trouvait dans sa voiture.

Son visage remplissait l’écran.

Il semblait moins amusé que d’habitude.

« Nora, je ne sais pas exactement ce que tu racontes à tout le monde, mais Grant vient de me prendre mon téléphone pendant presque deux heures. Il voulait effacer les vidéos du bureau. »

Je sentis Marianne se rapprocher.

Blake poursuivit.

« J’ai récupéré certaines choses dans le cloud. Je sais que tu me détestes, mais là, ça devient bizarre. Il m’a demandé si j’avais filmé le bureau le soir où on a fait la fête. J’ai dit que je ne savais plus. »

Il regarda derrière lui comme s’il craignait d’être observé.

« Et puis il m’a demandé si tu avais répondu à mes messages. »

Son ton avait changé.

Plus de moquerie.

« Je crois qu’il cherche une vidéo précise. »

L’enregistrement se termina.

Je restai immobile.

Marianne prit son téléphone.

« Je préviens Ruiz. »

« Blake sait quelque chose. »

« Peut-être seulement qu’il a peur. »

« Il n’a jamais peur. »

« Tout le monde a peur quand il comprend qu’une plaisanterie était peut-être une preuve. »

Mon téléphone vibra encore.

Un second fichier venait d’arriver.

Cette fois, Blake n’apparaissait pas.

La vidéo semblait avoir été tournée par accident dans le bureau quelques jours auparavant.

La caméra pointait vers le sol.

On entendait Grant parler.

Sa voix était étouffée, mais reconnaissable.

« Ce dossier aurait dû disparaître avec lui. »

Puis Celeste.

« Alors trouve-le avant qu’elle rentre ici. »

La vidéo s’arrêta.

Je levai les yeux vers Marianne.

Elle avait cessé de composer son numéro.

« Envoie-moi l’original », dit-elle.

Je le fis.

Puis un troisième message de Blake apparut.

Je n’ai jamais vu ce dossier. Mais Grant dit que ton père avait fait des copies.

Et juste après :

Il pense qu’une copie est cachée quelque part dans la maison.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : Quand Blake accepta enfin de parler, il révéla pourquoi Grant fouillait la maison chaque nuit depuis les funérailles

Story Parts

Sous la pluie, ils pensaient m’avoir dépouillée de tout, sans voir ce que je venais de retrouver dans ma valise

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