Ruiz arriva chez moi avant minuit.
Deux agents l’accompagnaient.
Elle lut le message de Grant directement sur mon téléphone, puis celui envoyé à Blake.
« Vous ne répondez à rien », dit-elle.
Blake hocha la tête.
Je demandai :
« “Avant que quelqu’un fasse une autre erreur”, ça veut dire quoi pour vous ? »
« Pour moi, c’est une formulation suffisamment préoccupante pour être documentée. »
« Encore une phrase calme. »
Elle ne releva pas.
L’un des agents photographia l’écran.
L’autre prit les informations techniques des messages.
Blake resta assis sur le canapé, les coudes sur les genoux.
« Est-ce que vous allez l’arrêter ? » demanda-t-il.
Ruiz s’assit en face de lui.
« Pas uniquement à cause de ces messages. »
« Alors il peut continuer ? »
« Il peut continuer à produire des preuves contre lui s’il le souhaite. »
Blake eut un rire nerveux.
« Génial. »
Je pensais à la chambre d’enfance vidée.
Grant n’avait pas seulement fouillé le bureau.
Il fouillait désormais mes affaires.
« Il cherche toujours cette sauvegarde », dis-je.
Ruiz me regarda.
« C’est probable. »
« Et s’il ne la trouve pas, il va comprendre qu’elle est ailleurs. »
« Peut-être. »
« Au cabinet de Papa. »
Elle ne répondit pas.
Cette fois, son silence avait une autre texture.
Je la fixai.
« Vous avez vraiment trouvé un disque là-bas. »
Ruiz resta immobile.
« Nora, il y a des éléments de l’enquête que je ne peux pas partager. »
« Mais vous venez chez moi à minuit parce que Grant menace Blake à propos de quelque chose appartenant à mon père. »
Elle ne détourna pas le regard.
« Et vous me demandez encore de rester en dehors. »
« Oui. »
Je me levai.
« Je ne suis pas une enfant. »
« Je sais. »
« Alors arrêtez de me parler comme si me tenir dans l’ignorance me protégeait. »
Blake tourna la tête vers moi.
Ruiz resta calme.
« Certaines informations sont retenues parce qu’elles pourraient compromettre l’enquête. Pas parce que nous pensons que vous êtes incapable de les entendre. »
Je croisai les bras.
« Est-ce qu’un des disques contient des données sur Grant ? »
« Je ne peux pas répondre. »
« Est-ce qu’il contient des données sur la fraude ? »
« Je ne peux pas répondre. »
« Est-ce que ce que Grant cherche est déjà entre vos mains ? »
Elle prit quelques secondes.
« Nous avons récupéré un support numérique qui appartenait à votre père. »
Blake releva brutalement la tête.
Je ne bougeai plus.
Ruiz poursuivit.
« Son contenu est en cours d’analyse depuis plusieurs jours. »
« C’est le disque C ? »
Son expression changea à peine.
Mais suffisamment.
« Vous vous souvenez de la lettre ? »
« Oui. »
Je fermai les yeux.
A.
B.
C.
Mon père avait eu trois disques.
« Où sont les deux autres ? »
« Nous ne savons pas. »
« Grant en avait peut-être dans la mallette. »
« C’est une possibilité. »
Je retournai m’asseoir.
« Qu’est-ce qu’il y a sur C ? »
« Des sauvegardes comptables. »
Cette fois, elle répondit.
Blake nous regarda successivement.
Ruiz choisit ses mots.
« Certaines données concernent des sociétés liées à Grant Mercer. D’autres concernent des transferts que votre père jugeait suspects. »
« Donc Papa enquêtait vraiment sur lui. »
« Oui. »
Le mot fit l’effet d’une porte qu’on ouvre.
Enfin une certitude.
« Depuis combien de temps ? »
« Plusieurs mois. »
« Ma mère l’aidait ? »
Ruiz hocha légèrement la tête.
« Son nom apparaît dans certains échanges. »
Je sentis mes yeux brûler.
« Quels échanges ? »
« Des courriels entre eux. Elle avait identifié des paiements transitant par une société dont elle connaissait l’un des fournisseurs. »
Cela ressemblait tellement à ma mère que j’eus presque envie de rire.
Elle pouvait se souvenir d’un numéro de facture six mois après l’avoir vu une seule fois.
« Ils avaient découvert quoi ? »
« Nous sommes encore en train de l’établir. »
« Grant détournait de l’argent ? »
« Nous avons identifié des opérations qui nécessitent des explications. »
« Toujours aucune phrase simple. »
Ruiz m’observa.
« Une phrase simple serait peut-être fausse. »
Je dus l’admettre.
« D’accord. »
Elle posa les mains sur ses genoux.
« Mais je peux vous dire ceci : votre père avait préparé un dossier destiné à être transmis à son avocat et, vraisemblablement, aux autorités s’il ne parvenait pas à résoudre la situation autrement. »
Le dossier bleu.
« Il voulait confronter Grant ? »
« Nous pensons qu’il l’avait déjà fait. »
Mon ventre se serra.
« Quand ? »
« Deux jours avant sa mort. »
Blake jura à voix basse.
Je ne parvins pas à parler immédiatement.
« Comment vous le savez ? »
Ruiz répondit :
« Un courriel de votre père mentionne une conversation au cours de laquelle Grant aurait reçu quarante-huit heures pour fournir certains justificatifs. »
Je comptai mentalement.
Deux jours.
Puis Papa et Maman avaient été tués.
« Donc Grant avait un délai qui expirait le jour de leur mort. »
Ruiz ne dit rien.
Elle n’en avait pas besoin.
La pièce devint silencieuse.
Puis mon téléphone vibra.
Un message de Marianne.
Je le lus.
Celeste avait contacté son avocate en urgence.
Elle prétendait que des agents de police se trouvaient devant la maison.
Je montrai l’écran à Ruiz.
Elle se leva.
« Restez ici. »
« Qu’est-ce qui se passe ? »
« Nous exécutons une autorisation de perquisition liée aux éléments numériques. »
Je me levai aussi.
« Ce soir ? »
« Oui. »
« Le bureau ? »
« Entre autres. »
Mon cœur accéléra.
« Je veux venir. »
« Non. »
« C’est ma maison. »
« Et c’est une scène que nous devons contrôler. »
Je la suivis jusqu’à la porte.
« Le dossier bleu est là. »
« Nous le savons. »
« Et si Grant l’a déplacé ? »
« Alors nous chercherons ce qui peut être légalement recherché. »
Elle ouvrit la porte.
« Nora, restez ici. »
Je n’avais jamais autant détesté un ordre raisonnable.
Ruiz partit.
Blake et moi restâmes seuls.
Pendant une heure, nous ne parlâmes presque pas.
Son téléphone vibrait régulièrement.
Celeste.
Grant.
Puis Celeste encore.
Il ne répondait à personne.
À une heure douze, son écran s’alluma.
Cette fois, ce n’était pas un appel.
Une vidéo en direct venait d’être lancée sur le compte de Celeste.
Blake cliqua.
Je m’approchai.
L’image tremblait.
Celeste filmait depuis le haut de l’escalier.
Plusieurs agents se trouvaient dans le hall.
Sa voix, hors champ, répétait qu’ils n’avaient pas le droit de fouiller « sa maison ».
Puis Denise Carver, son avocate, apparut dans l’image.
« Celeste, coupez ça. »
Le direct s’interrompit.
Blake posa son téléphone.
« Elle va rendre son avocate folle. »
Je ne pus m’empêcher de répondre :
« Pour une fois, ce n’est pas mon problème. »
À deux heures vingt, Ruiz m’appela.
« Nous avons trouvé le dossier bleu. »
Je fermai les yeux.
« Entier ? »
« Il semble contenir de nombreux documents. Nous devons les inventorier. »
« Où était-il ? »
« Dans le bureau. »
« Toujours sur le bureau ? »
« Non. »
Je me raidis.
« Où ? »
« Derrière une plinthe amovible de la bibliothèque. »
Je regardai Blake.
Il ouvrit de grands yeux.
« Grant avait commencé à démonter la bibliothèque », murmurai-je.
« Oui. »
« Il savait donc où chercher. »
« Il savait au moins qu’il existait une cache possible. »
« Vous avez trouvé autre chose ? »
Silence.
« Ruiz. »
« Nous avons récupéré plusieurs supports numériques, des documents financiers et une petite mallette noire. »
Je m’assis lentement.
« La mallette de Papa. »
« Il faudra confirmer. »
« Chez Grant ? »
« Dans le garage. »
Blake se leva.
« Il l’avait encore ? »
Je mis le haut-parleur.
Ruiz continua.
« Nous avons également trouvé deux disques externes à l’intérieur. »
Je sentis un frisson me parcourir.
« A et B ? »
« Ils portent ces lettres. »
Les trois sauvegardes existaient donc encore.
C à la police depuis le début.
A et B cachés dans ma maison.
« Grant a essayé de les détruire ? »
« Pas à notre connaissance. »
« Pourquoi les garder ? »
« Nous espérons pouvoir lui poser cette question. »
Je compris aussitôt.
« Il n’est pas là. »
Ruiz ne répondit pas.
« Grant n’était pas dans la maison. »
« Non. »
« Où est-il ? »
« Nous le recherchons. »
Blake se mit debout.
« Quoi ? »
« Celeste est là ? »
« Oui. »
« Elle sait où il est ? »
« Elle dit que non. »
Je regardai la fenêtre sombre.
Grant avait quitté la maison avant la perquisition.
Avec tout ce qu’il savait.
« Il a compris que vous alliez venir. »
Ruiz resta prudente.
« Nous ne savons pas pourquoi il est parti. »
« Il a menacé Blake il y a quelques heures. »
« C’est pris en compte. »
Blake marcha jusqu’à la cuisine.
« Il a peut-être vu la police avant qu’ils entrent. »
Ruiz répondit :
« C’est possible. »
Je pris une inspiration.
« Est-ce qu’on peut rentrer chez moi maintenant ? »
« Pas encore. »
« Pourquoi ? »
« Parce que la perquisition n’est pas terminée. »
« Et après ? »
« Après, il faudra coordonner avec votre avocate et le tribunal pour l’occupation. »
Je fermai les yeux.
Toujours une étape de plus.
Toujours un document.
Toujours attendre.
Ruiz ajouta :
« Nora, il y a autre chose que vous devez savoir. »
Je rouvris les yeux.
« Dans le dossier bleu, il y a une copie imprimée d’un courriel que votre père avait rédigé mais, semble-t-il, jamais envoyé. »
« À qui ? »
« À vous. »
Je ne dis rien.
« Il commence par votre prénom. »
Ma gorge se serra.
« Qu’est-ce qu’il dit ? »
« Je préfère que vous le lisiez vous-même lorsque nous pourrons vous remettre une copie. »
« Ruiz. »
« Il concerne la maison, Grant et la raison pour laquelle votre père ne vous avait jamais expliqué le trust. »
Je m’assis.
Pour la première fois depuis sa mort, j’allais peut-être entendre une réponse venant réellement de lui.
Ruiz poursuivit :
« Et il contient une phrase concernant le soir où il comptait rencontrer votre mère. »
Le silence devint total.
« Quelle phrase ? »
Elle hésita.
Puis répondit :
« “Si Evelyn et moi avons raison, ce soir nous saurons qui nous a menti.” »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 8 : La lettre inachevée de mon père révéla enfin pourquoi il m’avait tenue à l’écart et transforma Celeste de témoin en question centrale
Sous la pluie, ils pensaient m’avoir dépouillée de tout, sans voir ce que je venais de retrouver dans ma valise
Part 7 of 15
