Le lendemain de la révélation de Blake, Ruiz me demanda de ne pas venir au commissariat.
Elle n’expliqua pas pourquoi.
Elle se contenta de dire qu’elle préférait que mon emploi du temps reste prévisible pendant qu’ils vérifiaient l’existence du second téléphone.
Je passai donc la matinée au cabinet de Marianne, assise devant une fenêtre trop propre, à regarder des gouttes de pluie suivre des trajectoires différentes sur le verre.
Blake était parti dormir chez un ami dont Grant ignorait l’adresse.
Avant de partir, il m’avait demandé si je pensais vraiment que Celeste pouvait avoir su ce qui allait arriver à mon père.
Je lui avais répondu que je n’en savais rien.
C’était vrai.
Mais je savais désormais qu’elle avait menti sur suffisamment de choses pour que son ignorance ne puisse plus être présumée.
Marianne travaillait à son bureau.
Moi, je relisais la chronologie.
Le transfert frauduleux.
La fausse signature.
Les paiements vers Celeste.
Le délai de quarante-huit heures donné à Grant.
Le message aperçu par Blake : Ils sont arrivés.
Et la mort de mes parents quelques minutes plus tard.
À onze heures dix-sept, Ruiz appela.
« Nous avons confirmé qu’un deuxième appareil était associé à Celeste. »
Je me redressai.
Marianne leva immédiatement les yeux.
« Comment ? »
« Un ancien relevé de facturation. »
« Il existe encore ? »
« L’appareil physique, nous ne le savons pas. La ligne, elle, a été désactivée deux jours après les homicides. »
Marianne se rapprocha.
Je mis le haut-parleur.
« Par qui ? » demanda-t-elle.
« Celeste. »
Je sentis ma gorge se serrer.
« Deux jours après ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Elle dit avoir oublié qu’elle possédait encore cette ligne et l’avoir résiliée pendant qu’elle réglait les comptes du foyer. »
Marianne ne dit rien.
Je regardai mon reflet dans la vitre.
« C’est crédible ? »
Ruiz répondit avec sa prudence habituelle.
« C’est une explication. »
Je compris ce qu’elle voulait dire.
Pas encore une conclusion.
« Et le téléphone ? »
« Elle affirme l’avoir perdu. »
Cette fois, Marianne laissa échapper un souffle.
« Quand ? »
« Elle ne peut pas préciser. »
Je fermai les yeux.
« Bien sûr. »
Ruiz poursuivit.
« Nous avons obtenu les métadonnées de la ligne. Pas le contenu intégral des messages, mais les contacts, certaines connexions et plusieurs sauvegardes indirectes. »
Je me penchai.
« Et ? »
« Le soir de la mort de vos parents, cette ligne a échangé plusieurs messages avec un numéro prépayé. »
« Le numéro que Blake a vu ? »
« Nous ne pouvons pas encore l’établir avec certitude, mais les horaires correspondent. »
« Qui avait le numéro prépayé ? »
« C’est ce que nous cherchons à déterminer. »
Elle marqua une pause.
« Il y a également eu un appel de quarante-sept secondes depuis la ligne de Celeste vers ce numéro, environ vingt minutes avant l’arrivée de vos parents au cabinet. »
Je regardai Marianne.
Elle ne bougeait plus.
« Celeste vous a parlé de cet appel ? »
« Non. »
« Vous lui avez demandé ? »
« Son avocate a reçu une demande de clarification. »
Je poussai la chronologie devant moi.
« Elle ne peut pas continuer à dire qu’elle ne sait rien. »
« Nous verrons ce qu’elle explique. »
Je laissai passer quelques secondes.
« Vous avez retrouvé le contenu du message ? »
« Pas encore. »
Le mot encore changeait tout.
Je levai les yeux.
« Mais vous pensez pouvoir ? »
« Nous avons une piste technique. »
Ruiz raccrocha peu après.
Je restai devant la table.
Marianne retourna s’asseoir.
« Ne construis pas toute l’histoire avant eux », dit-elle.
« Je n’ai pas besoin de toute l’histoire pour voir que Celeste a caché un téléphone. »
« Exact. »
« Et qu’elle communiquait avec quelqu’un juste avant que mes parents soient tués. »
« Exact. »
« Et qu’elle a supprimé la ligne quarante-huit heures plus tard. »
« Exact aussi. »
Je la regardai.
« Tu te rends compte que tu viens d’accepter trois phrases d’affilée sans me dire d’être prudente ? »
« Profite du moment. »
Je souris malgré moi.
Cela ne dura pas.
Une heure plus tard, Denise Carver appela Marianne.
Leur conversation fut courte.
Quand Marianne raccrocha, son expression avait changé.
« Celeste veut négocier. »
« Sur quoi ? »
« La maison. »
Je restai immobile.
« Maintenant ? »
« Elle propose de quitter les lieux rapidement si tu renonces à certaines demandes concernant les biens et à poursuivre la question de l’occupation passée. »
« Non. »
Marianne leva un sourcil.
« Tu n’as pas besoin de répondre en une demi-seconde. »
« Non. »
« Nora. »
« Le piano a été vendu. Mes affaires ont été fouillées. Le bureau de Papa a été vidé. Elle a menti sur la propriété et sur ce qu’elle savait. Et maintenant que la police pose des questions sur son téléphone, elle veut partir discrètement. »
Je pris ma tasse, puis la reposai sans boire.
« Non. »
Marianne hocha lentement la tête.
« D’accord. »
« Elle doit quitter la maison parce qu’elle n’a pas le droit d’y rester. Pas parce que j’achète son silence. »
« Alors c’est ce que je transmettrai. »
Dans l’après-midi, Blake m’envoya un message.
Il demandait si Celeste avait été arrêtée.
Je répondis non.
Quelques minutes plus tard, il écrivit :
Grant m’a appelé avec un autre numéro.
Je l’appelai immédiatement.
« Qu’est-ce qu’il a dit ? »
« Que j’étais en train de détruire la famille. »
Sa voix tremblait légèrement.
« Rien d’autre ? »
« Il a demandé ce que j’avais raconté à la police. »
« Tu lui as répondu ? »
« Je lui ai dit d’aller se faire voir. »
Je fermai les yeux.
« Blake. »
« Quoi ? »
« Ruiz t’a dit de ne pas discuter avec lui. »
« Je sais. »
« Alors pourquoi tu l’as fait ? »
« Parce que j’en ai marre qu’il me parle comme si j’avais huit ans. »
Je compris trop bien cette réaction pour la condamner.
« Il a dit autre chose ? »
Blake resta silencieux.
« Oui. »
« Quoi ? »
« Il a dit que si je racontais des choses que je ne comprenais pas, Celeste pourrait finir en prison à cause de moi. »
Je sentis une tension se former dans ma poitrine.
« C’est une menace ou une tentative de te culpabiliser ? »
« Je ne sais pas. »
« Garde l’appel dans ton historique. Appelle Ruiz. »
« Nora… »
« Appelle-la. »
Il soupira.
« D’accord. »
Avant de raccrocher, il ajouta :
« Il avait peur. »
« Grant ? »
« Oui. »
Je réfléchis.
« Pourquoi tu dis ça ? »
« Parce qu’il parlait vite. Il ne parle jamais vite. »
Cette observation me resta en tête.
Les gens révélaient parfois davantage dans le rythme de leur voix que dans leurs mots.
Le soir même, Marianne me prévint que Celeste et Grant avaient désormais des avocats distincts.
« Ça veut dire quoi ? »
« Rien de certain. Mais leurs intérêts ne sont peut-être plus parfaitement alignés. »
« Ils commencent à se protéger l’un contre l’autre. »
« Peut-être. »
Je pensais au message de Grant.
Celeste pourrait finir en prison à cause de moi.
Pas nous pourrions.
Elle.
Je notai la phrase dans la chronologie.
Le lendemain, Ruiz me convoqua.
Elle avait demandé la présence de Marianne.
Nous nous retrouvâmes dans une petite salle sans fenêtre.
Sur la table se trouvaient trois feuilles imprimées.
Ruiz s’assit face à nous.
« Nous avons récupéré une partie du contenu provenant de la sauvegarde du deuxième téléphone. »
Je sentis mon rythme cardiaque accélérer.
« Les messages ? »
« Certains. »
Elle fit glisser la première page.
Plusieurs lignes apparaissaient avec des heures.
Le contact n’avait pas de nom.
Seulement un numéro.
20 h 31.
Celeste : Il part bientôt.
20 h 37.
Numéro : Tu es sûre qu’elle vient aussi ?
Je levai les yeux.
« “Elle”, c’est ma mère ? »
« Nous ne pouvons pas l’affirmer uniquement avec ce message. »
Je continuai.
20 h 38.
Celeste : Oui. Richard lui a demandé de vérifier les comptes.
Ma peau devint froide.
Marianne posa une main à plat sur la table.
Je lus la ligne suivante.
20 h 41.
Numéro : Alors c’est ce soir.
Je dus m’arrêter.
La salle sembla se réduire autour de moi.
« C’est quoi, ça ? »
Ruiz resta calme.
« Une conversation récupérée d’une sauvegarde partielle. »
« “Alors c’est ce soir.” »
Ma voix monta malgré moi.
« Comment vous voulez que je lise ça autrement ? »
« Je ne vous demande pas de l’interpréter. »
« Mes parents sont morts moins d’une heure après. »
« Je sais. »
Je tournai la page.
20 h 49.
Celeste : Pas ici.
20 h 50.
Numéro : Je sais.
Puis plus rien.
Je levai les yeux.
« Et le message que Blake a vu ? »
Ruiz posa la troisième page devant moi.
21 h 04.
Numéro : Ils sont arrivés.
Je restai figée.
Voilà.
Pas un souvenir incertain.
Pas une estimation.
Une ligne imprimée.
Ils sont arrivés.
« Mes parents sont arrivés au cabinet vers neuf heures quatre, c’est ça ? »
Ruiz répondit :
« Les caméras extérieures indiquent qu’ils se sont garés à 21 h 03. »
Je fermai les yeux.
Une minute.
Le message avait été envoyé une minute après leur arrivée.
« Quelqu’un les surveillait. »
Ruiz ne confirma pas directement.
« Quelqu’un qui utilisait ce numéro savait qu’ils étaient arrivés. »
Je regardai la première page.
« Et Celeste parlait à cette personne avant. »
« Oui. »
« Elle lui a dit que ma mère venait aussi. »
« Oui. »
« Et elle a gardé ce téléphone secret. »
« Oui. »
Cette fois, même Ruiz ne pouvait contourner les faits.
« Qui avait le numéro ? »
Elle posa ses mains devant elle.
« Nous avons une piste sérieuse. »
Marianne intervint.
« Quel niveau de certitude ? »
« Suffisant pour poursuivre les vérifications. Pas encore pour vous donner un nom comme fait établi. »
Je repoussai doucement les pages.
« Est-ce que Grant l’utilisait ? »
Ruiz ne répondit pas.
Je compris que la piste ne pointait peut-être pas vers lui.
« Ce n’est pas Grant. »
« Je n’ai pas dit cela. »
« Mais vous auriez répondu autrement. »
Elle me regarda longuement.
Puis elle dit :
« Le numéro prépayé a été activé avec une carte achetée en espèces. Mais l’appareil qui l’utilisait s’est connecté plusieurs fois au réseau Wi-Fi d’un entrepôt lié à une société de sécurité privée. »
Je fronçai les sourcils.
« Quelle société ? »
« Northgate Protective Services. »
Le nom ne me disait rien.
Marianne, en revanche, se redressa.
« Cette société apparaît dans les factures du disque C. »
Ruiz hocha la tête.
« Oui. »
Je me tournai vers elle.
« Quel rapport avec Grant ? »
« Northgate a reçu plusieurs paiements d’une société intermédiaire liée à l’une de ses structures. »
« Pour quoi ? »
« Les factures parlent de conseil en sécurité et de protection de sites. »
Marianne demanda :
« Des services réels ? »
« Nous cherchons à le déterminer. »
Je repensai aux paiements, aux sociétés, aux factures circulaires.
« Quelqu’un de Northgate utilisait ce numéro. »
« C’est une possibilité très sérieuse. »
« Et Celeste lui disait où mes parents allaient. »
Ruiz me regarda.
« Oui. »
Le mot tomba lourdement.
Une heure plus tard, je sortis du commissariat avec Marianne.
L’air était froid.
Je restai sur le trottoir.
« Tu sais ce qui me dérange le plus ? »
« Quoi ? »
« Papa écrivait qu’il voulait encore croire Celeste. »
Marianne ne répondit pas.
« Même quand les paiements ne correspondaient pas. Même quand elle lui mentait peut-être. Il voulait encore trouver une explication qui ne détruisait pas tout. »
Je fixai la circulation.
« Et pendant ce temps, elle envoyait leur horaire à quelqu’un. »
Marianne posa doucement une main sur mon épaule.
« Nous ne savons pas encore ce qu’elle pensait provoquer. »
« Peut-être pas. »
Je regardai les voitures passer.
« Mais elle savait qu’il fallait avertir quelqu’un. »
Le soir, je reçus un dernier message de Blake.
Une photographie ancienne.
Mon père.
Celeste.
Grant.
Et un quatrième homme devant un restaurant, prise environ trois ans auparavant.
Blake avait écrit :
Je viens de me rappeler qui c’est.
Je zoomai sur l’homme.
Cheveux courts.
Visage carré.
Une cicatrice pâle au-dessus du sourcil gauche.
Le message suivant arriva.
Il s’appelle Owen Rusk. Il travaillait pour une boîte de sécurité.
Puis :
Grant le connaît depuis des années.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 10 : Le nom d’Owen Rusk relia la fraude à la nuit du meurtre, mais Blake se souvint soudain d’un détail encore plus dangereux
Sous la pluie, ils pensaient m’avoir dépouillée de tout, sans voir ce que je venais de retrouver dans ma valise
Part 9 of 15
