Blake refusa d’abord de rencontrer la police.
Il accepta de me parler.
Cette distinction me semblait absurde, mais Ruiz estima qu’il valait mieux éviter de le brusquer.
Nous fixâmes un rendez-vous dans un café situé à plusieurs kilomètres de la maison.
Marianne insista pour m’accompagner.
« Je peux parler seule à mon demi-frère. »
« Tu peux. »
« Alors pourquoi viens-tu ? »
« Parce qu’il vient peut-être avec des informations liées à une fraude, une intrusion informatique et deux homicides. »
Je pris ma veste.
« Vu comme ça. »
« C’est exactement comme ça qu’il faut le voir. »
Blake arriva avec vingt minutes de retard.
Je le reconnus avant qu’il entre.
Il resta quelques secondes sur le trottoir, les mains dans les poches, observant l’intérieur à travers la vitre.
Lorsqu’il nous vit, son visage se ferma.
« Tu as amené ton avocate. »
Je désignai la chaise vide.
« Assieds-toi. »
« J’ai dit que je te parlerais à toi. »
« Marianne connaît déjà presque tout. »
Il me regarda.
« Presque ? »
« Assieds-toi. »
Il le fit.
Pour la première fois depuis l’enterrement, il n’avait pas son téléphone à la main.
Je remarquai aussi les cernes sous ses yeux.
« Grant sait que tu es ici ? » demandai-je.
« Non. »
« Celeste ? »
« Non plus. »
Marianne commanda un café pour lui.
Il n’y toucha pas.
« Pourquoi tu m’as envoyé ces vidéos ? »
Blake regarda la table.
« Parce qu’il est devenu bizarre. »
« Grant a toujours été bizarre. »
« Pas comme ça. »
Il passa les deux mains sur son visage.
« Depuis le tribunal, il fouille partout. La nuit surtout. »
« Où ? »
« Dans le bureau. Dans le grenier. Dans l’ancienne chambre de ton grand-père. Il a démonté une partie de la bibliothèque. »
Je me raidis.
« Quelle partie ? »
« Celle près de la fenêtre. »
Mon père m’avait raconté que mon grand-père avait construit lui-même certaines étagères.
« Il cherche quoi ? »
« Une clé USB, je crois. Ou un disque. Je ne sais pas. »
Marianne intervint.
« Pourquoi pensez-vous cela ? »
Blake regarda son visage comme s’il venait seulement de se souvenir qu’elle était là.
« Parce que je l’ai entendu dire à Celeste qu’un dossier papier ne suffisait pas à expliquer ce que le père de Nora avait découvert. »
Je me penchai.
« Répète exactement. »
« Je ne me rappelle pas mot pour mot. »
« Le plus précisément possible. »
Blake soupira.
« Il a dit quelque chose comme : “Les papiers ne montrent pas tout. Il avait forcément sauvegardé le registre ailleurs.” »
Marianne sortit un carnet.
« Quel registre ? »
« Aucune idée. »
Je pensai aux fichiers de mon père.
Aux sociétés de Grant.
Aux demandes de prêt.
« Quand as-tu entendu ça ? »
« Avant-hier soir. »
« Et tu as attendu avant de me prévenir ? »
Son visage se durcit.
« Excuse-moi de ne pas savoir immédiatement à qui faire confiance dans cette famille. »
La phrase me frappa plus que je ne l’aurais voulu.
Je posai mes mains sur mes genoux.
« D’accord. Continue. »
Il baissa les yeux.
« Grant m’a demandé hier si j’avais pris quelque chose dans le bureau pendant la fête. »
« Tu avais pris quelque chose ? »
« Non. »
« Il t’a cru ? »
« Pas vraiment. »
« C’est pour ça qu’il a pris ton téléphone ? »
Blake hocha la tête.
« Il a dit qu’il voulait vérifier ce que j’avais filmé. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a attrapé par le bras. »
Je regardai son poignet.
Une marque violette apparaissait sous sa manche.
Il vit mon regard et rabattit aussitôt le tissu.
« Il t’a frappé ? »
« Non. »
« Blake. »
« J’ai dit non. »
Marianne leva légèrement la main.
« Nous n’avons pas besoin de le pousser sur ce point. »
Je me tus.
Blake regarda la fenêtre.
« Après, Celeste lui a dit de se calmer. Elle a dit qu’il finirait par attirer l’attention. »
« Elle sait ce qu’il fait ? »
« Je ne sais pas exactement ce qu’elle sait. »
Je reconnus la phrase de Marianne.
Elle, aussi.
« As-tu entendu parler de la fausse signature ? » demandai-je.
Blake fronça les sourcils.
« Quelle signature ? »
Je le regardai attentivement.
Sa surprise semblait réelle.
« Grant a utilisé un document censé montrer que je lui transférais la maison. »
Il resta silencieux.
« C’est pour ça que vous vous battez ? »
« En partie. »
« Il avait dit que ton père lui avait vendu quelque chose. »
« Quoi ? »
« Pas la maison exactement. Je ne sais pas. Il parlait d’un accord commercial. »
Marianne se pencha.
« Quand ? »
« Plusieurs mois avant leur mort. »
« À qui parlait-il ? »
« À un type au téléphone. »
« Vous avez entendu un nom ? »
Blake secoua la tête.
« Il disait juste que Richard finirait par signer parce qu’il n’aurait pas le choix. »
Richard.
Mon père.
Je sentis le bord de la table sous mes doigts.
« Papa refusait quelque chose. »
Blake haussa les épaules.
« J’imagine. »
« Tu n’as jamais demandé ? »
« Dans cette maison, tout le monde disait toujours que les affaires d’adultes ne me regardaient pas. Alors j’ai appris à ne pas demander. »
Il avait vingt-quatre ans.
La phrase me rappela pourtant le garçon de quinze ans qui restait dans l’encadrement de la porte lorsque mon père et Celeste se disputaient à voix basse.
Je détournai les yeux.
« Qu’est-ce qui a changé après la mort de Papa ? »
Blake réfléchit.
« Grant est arrivé très vite. »
« À quel point ? »
« Avant même qu’on rentre de l’hôpital. »
Marianne cessa d’écrire.
« Vous en êtes certain ? »
« Oui. J’étais chez un ami quand Celeste m’a appelé. Quand je suis arrivé, Grant était déjà là. »
« Qu’est-ce qu’il faisait ? »
« Il était dans le bureau. »
Le café autour de nous sembla devenir plus bruyant.
Une machine souffla de la vapeur.
Quelqu’un laissa tomber une cuillère.
« Le soir de leur mort ? » demandai-je.
« Oui. »
Je fixai Blake.
« Et tu ne trouvais pas ça étrange ? »
« Je pensais qu’il cherchait les papiers d’assurance. »
« Qui t’a dit ça ? »
« Celeste. »
Marianne nota quelque chose.
« Et le lendemain ? »
« Il a continué. Il disait qu’il fallait sécuriser les documents sensibles. »
Je sentis la colère remonter.
« Pendant que je préparais deux enterrements, il fouillait déjà le bureau. »
Blake ne répondit pas.
« Tu as vu le dossier bleu à ce moment-là ? »
« Non. »
« Jamais ? »
« Je l’ai vu sur la vidéo comme toi. »
Marianne referma son carnet.
« Blake, la police doit entendre ceci directement. »
Son visage se ferma aussitôt.
« Non. »
« Pourquoi ? »
« Parce que si Grant apprend que je parle… »
Il ne termina pas.
Je le regardai.
« Tu as peur de lui. »
« Je n’ai pas dit ça. »
« Tu n’as pas besoin de le dire. »
Il serra les mâchoires.
« Il est juste imprévisible. »
« C’est une manière polie de dire la même chose. »
Il se leva.
« J’aurais dû garder ma bouche fermée. »
Je me levai aussi.
« Blake. »
« Non. »
« Regarde-moi. »
Il hésita.
Puis ses yeux rencontrèrent les miens.
« Tu as passé deux semaines à me provoquer parce que tu pensais que tout ça était drôle. »
Son visage se contracta.
« Je sais. »
« Tu m’as filmée pendant que je ramassais les cendres de ma mère. »
Il détourna les yeux.
« Je sais. »
« Et je ne vais pas faire comme si ça n’avait pas existé simplement parce que tu as peur aujourd’hui. »
Il resta debout.
« Alors pourquoi tu veux que je parle ? »
« Parce que ce que tu as fait et ce que tu sais sont deux choses différentes. »
Il ne bougea plus.
« Je peux te tenir responsable de l’une sans te laisser te mettre en danger avec l’autre. »
Marianne me regarda brièvement.
Blake se rassit.
« Ruiz ne te demandera pas de retourner dans la maison chercher quelque chose », dis-je. « Elle veut seulement savoir ce que tu as vu. »
Il passa une main dans ses cheveux.
« Et si Grant découvre que j’ai parlé ? »
« Alors elle devra le savoir aussi. »
Il réfléchit longtemps.
Puis il sortit son téléphone.
« Il y a peut-être autre chose. »
Marianne reprit son carnet.
« Montrez-nous. »
Blake ouvrit un dossier de vidéos récupérées de son stockage en ligne.
« J’ai retrouvé ça ce matin. »
Le clip datait de deux jours après la mort de mes parents.
L’image montrait l’entrée de la maison.
Blake semblait filmer son propre visage tout en marchant.
Derrière lui, dans le couloir, Grant transportait une boîte en carton.
Au premier regard, rien d’important.
Puis Marianne mit la vidéo en pause.
« Revenez trois secondes en arrière. »
Blake obéit.
La boîte était entrouverte.
À l’intérieur apparaissaient plusieurs classeurs.
Et une petite mallette noire.
Je connaissais cette mallette.
Mon père l’utilisait pour transporter ses disques externes et ses sauvegardes lorsqu’il travaillait depuis la maison.
Je me penchai vers l’écran.
« Où allait-il avec ça ? »
« Je ne sais pas. »
« Tu l’as vu sortir ? »
« Non. »
« La mallette était encore dans le bureau avant la mort de Papa ? »
« Je n’en sais rien. »
Je regardai la date.
Deux jours après l’assassinat.
Avant l’enterrement.
« Grant a peut-être déjà emporté les sauvegardes », murmurai-je.
Marianne ne répondit pas.
Elle composa Ruiz.
Cette fois, Blake ne protesta pas.
L’enquêtrice arriva trente-cinq minutes plus tard.
Elle s’assit à notre table et regarda les vidéos sans interrompre.
Puis elle posa à Blake les mêmes questions que nous.
Il répondit plus lentement.
Parfois maladroitement.
Mais il répondit.
Lorsqu’elle arriva à la mallette noire, elle zooma sur l’image.
« Vous savez ce qu’elle contenait ? »
Je pris la parole.
« Des disques de sauvegarde. Au moins autrefois. »
Ruiz me regarda.
« Comment le savez-vous ? »
« Papa me demandait parfois de lui apporter cette mallette lorsqu’il travaillait dans la salle à manger. Elle avait trois disques numérotés à l’intérieur. »
« Numérotés comment ? »
Je fermai les yeux.
Des années d’images me revinrent.
« A, B et C. »
Ruiz nota.
« Vous souvenez-vous d’autre chose ? »
« Il ne les gardait pas tous au même endroit. »
Elle leva les yeux.
« Expliquez. »
« Papa disait qu’une sauvegarde qu’on peut perdre avec l’ordinateur ne sert à rien. Il gardait au moins un disque ailleurs. »
« Où ? »
Je réfléchis.
Un souvenir apparut.
Mon père dans la voiture.
Une enveloppe rembourrée sur le siège.
Puis une boîte postale.
« Peut-être dans son cabinet. »
Marianne me regarda.
« Son cabinet a été fouillé après le meurtre ? »
Ruiz répondit.
« Oui. »
« Vous avez trouvé un disque ? »
Elle ne donna pas de réponse directe.
Ce qui suffisait.
Je compris.
« Vous avez trouvé quelque chose. »
Ruiz posa son stylo.
« Nous avons récupéré plusieurs supports numériques dans le cadre de l’enquête. Je ne peux pas détailler leur contenu. »
Blake observa nos visages.
« Donc Grant cherche peut-être quelque chose que vous avez déjà. »
Ruiz se tourna vers lui.
« Peut-être. »
Cette possibilité modifia toute la pièce.
Pour la première fois, Grant pouvait être en retard.
Pas nous.
Lui.
Ruiz se leva.
« Blake, je préférerais que vous ne retourniez pas à la maison ce soir. »
Il pâlit.
« Pourquoi ? »
« Parce que vous venez de nous fournir des informations importantes et que Grant a déjà essayé de contrôler votre téléphone. »
« Où je vais ? »
Je répondis avant d’y penser.
« Chez moi. »
Blake me regarda comme si je venais de parler une autre langue.
« Sérieusement ? »
« Pour une nuit. »
Marianne ne dit rien.
Ruiz hocha la tête.
« Ce serait prudent. »
Il accepta à contrecœur.
Le soir, Blake s’installa sur mon canapé.
Nous mangeâmes des nouilles dans deux boîtes en carton, presque sans parler.
Vers vingt-trois heures, son téléphone vibra.
Grant.
Il laissa sonner.
Puis un message arriva.
Où es-tu ?
Blake me montra l’écran.
Un second message suivit.
Tu as parlé à Nora ?
Puis un troisième.
Réponds.
Nous échangeâmes un regard.
« Ne réponds pas », dis-je.
Il posa le téléphone.
Une minute passa.
Puis une photo arriva.
Elle avait été prise dans ma chambre d’enfance.
Le tiroir de mon ancien bureau était ouvert.
Mes affaires avaient été vidées sur le sol.
Sous l’image, Grant avait écrit :
Je sais que tu lui as donné quelque chose.
Blake devint blanc.
« Je ne lui ai rien donné. »
« Il ne le sait pas. »
Puis un autre message apparut.
Cette fois, il était adressé à moi.
De Grant.
Une seule phrase.
Dis à Blake de me rendre ce qui appartient à Richard avant que quelqu’un fasse une autre erreur.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 7 : La menace de Grant força enfin la police à ouvrir une porte restée fermée depuis la nuit où mon père avait été tué
Sous la pluie, ils pensaient m’avoir dépouillée de tout, sans voir ce que je venais de retrouver dans ma valise
Part 6 of 15
