Ruiz ne me laissa pas rester dans mon appartement cette nuit-là.
Je protestai.
Elle ne négocia pas.
« Vous avez reçu une menace indirecte accompagnée d’une photographie récente prise à proximité du cabinet de votre avocate. Vous allez dormir dans un endroit que nous connaissons et que votre entourage ne connaît pas. »
Marianne approuva immédiatement.
Je finis dans une petite maison appartenant à une amie de sa sœur, à l’autre bout de la ville.
Je n’aimais pas être déplacée.
Je n’aimais pas l’idée que quelqu’un ait pu me photographier sans que je m’en rende compte.
Et je détestais surtout que cette menace produise exactement ce qu’elle cherchait : une peur concrète, physique, qui transformait chaque moteur dans la rue en possibilité.
Blake avait été conduit ailleurs.
Ruiz voulait l’interroger de nouveau le lendemain matin.
Avant de partir, il m’avait serré le bras.
Pas une étreinte.
Pas encore.
Juste ses doigts autour de ma manche.
« Je suis désolé. »
Je n’avais pas demandé pour quoi.
Il y avait trop de réponses possibles.
Le lendemain, Marianne me conduisit au commissariat.
Ruiz nous attendait.
Blake se trouvait déjà dans la salle.
Je vis immédiatement que quelque chose s’était passé.
Il avait le visage gris.
Ses mains tremblaient.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Il ne me regarda pas.
Ruiz parla.
« Blake veut ajouter quelque chose à sa déclaration. »
Je m’assis.
« D’accord. »
Il fixa la table.
« J’ai menti. »
La phrase tomba entre nous.
Marianne resta silencieuse.
Ruiz aussi.
Je sentis ma poitrine se serrer.
« Sur quoi ? »
Blake frotta ses pouces l’un contre l’autre.
« Sur la nuit où Richard et Evelyn sont morts. »
Je cessai de bouger.
« Tu as dit que Grant était à la maison. »
« Il l’était. »
« Alors ? »
« Mais il est parti. »
Je regardai Ruiz.
Elle savait déjà.
Son expression me le confirma.
« À quelle heure ? »
Blake avala difficilement.
« Un peu après neuf heures. »
Je sentis le sang quitter mon visage.
« Après que mes parents sont arrivés au cabinet. »
Il hocha la tête.
« Pourquoi tu as dit qu’il était resté ? »
« Parce que Celeste m’a demandé de le dire. »
Je ne comprenais plus.
« Quand ? »
« Le lendemain. »
« Elle t’a demandé de mentir à la police ? »
« Elle a dit que Grant était sorti quelques minutes pour chercher quelque chose, mais que ça n’avait aucun rapport avec ce qui s’était passé. Elle a dit que si je mentionnais ça, les flics le traiteraient comme un suspect uniquement parce qu’il s’était disputé avec Richard. »
Je sentis la colère monter.
« Et tu l’as crue ? »
« Richard venait de mourir. Tout le monde criait. Celeste pleurait. Grant disait qu’il allait être accusé de quelque chose qu’il n’avait pas fait. »
« Donc tu as menti. »
« Oui. »
Sa voix se brisa légèrement.
Je regardai la table.
« Combien de temps Grant a été absent ? »
Blake ferma les yeux.
« Environ quarante minutes. »
Marianne parla enfin.
« Quelle heure exacte ? »
« Je ne sais pas. Peut-être neuf heures dix. Il est revenu vers neuf heures cinquante. »
Les homicides avaient eu lieu dans cette fenêtre.
Je levai les yeux.
« Comment est-il parti ? »
« Avec la voiture de Celeste. »
« Laquelle ? »
« La berline noire. »
Ruiz demanda :
« Pourquoi la sienne ? »
« Aucune idée. Son SUV était dans l’allée. »
Je repensai au véhicule ressemblant à celui d’Owen près du cabinet.
Deux voitures.
Deux hommes potentiellement en mouvement.
« Est-ce que Celeste était encore à la maison ? »
« Oui. »
« Tu l’as vue pendant que Grant était absent ? »
« Pas tout le temps. »
« Elle est sortie ? »
« Je ne sais pas. »
Ruiz intervint.
« Continue avec le retour de Grant. »
Blake serra les mains.
« Il est entré par le garage. »
« Tu l’as vu ? »
« Oui. »
« Dans quel état ? »
Blake ne répondit pas.
Je compris avant qu’il parle.
« Blake. »
Il leva enfin les yeux vers moi.
« Il avait du sang sur sa manche. »
Je ne sentis plus le dossier de ma chaise.
Marianne inspira très lentement.
Ruiz resta immobile.
« Quel bras ? » demanda-t-elle.
« Le gauche. »
« Beaucoup ? »
« Pas énormément. Une tache. Ici. »
Il indiqua son avant-bras.
« Couleur ? »
« Rouge sombre. »
« Frais ? »
« Je crois. »
« Grant a expliqué ? »
« Il a dit qu’il s’était coupé. »
« Où ? »
« Il n’a pas dit. »
Je fixai Blake.
« Et ça non plus, tu ne l’as jamais mentionné. »
« Non. »
« Pourquoi ? »
Il se mit à pleurer sans bruit.
Pas comme quelqu’un qui cherchait à être pardonné.
Ses larmes coulaient simplement pendant qu’il continuait à regarder la table.
« Parce que Celeste a pris sa chemise. »
Un frisson me traversa.
« Quoi ? »
« Elle l’a emmené dans la buanderie. Elle a mis la chemise dans un sac. »
Ruiz se pencha.
« Quel type de sac ? »
« Un sac-poubelle noir. »
« Qu’est-il devenu ? »
« Je ne sais pas. »
« Vous l’avez revue ? »
« Non. »
Je me levai brusquement.
La chaise racla le sol.
« Tu as vu Grant rentrer avec du sang et Celeste cacher sa chemise, et tu n’as rien dit ? »
Blake leva les yeux.
« J’avais peur. »
« Mes parents étaient morts. »
« Je sais. »
« Tu étais devant eux tous les jours ! Tu leur parlais ! Tu m’as filmée pendant l’enterrement ! »
Ma voix trembla.
« Tu savais ça et tu riais pendant qu’ils me mettaient dehors ? »
« Je n’ai pas compris ce que ça voulait dire. »
« Arrête. »
Je reculai.
« Ne dis pas ça. »
Il se leva aussi.
« Nora, je pensais que Grant s’était battu avec quelqu’un. Je ne pensais pas qu’il avait tué Richard. »
« Et maintenant ? »
Il ne répondit pas.
Je me tournai vers la porte.
Marianne se leva.
« Nora. »
« J’ai besoin d’air. »
Ruiz ne m’arrêta pas.
Je sortis dans le couloir.
Mes mains tremblaient.
Je posai le front contre le mur froid.
Pendant des semaines, Blake avait été un imbécile cruel.
Je pouvais classer ça.
L’humiliation.
Les vidéos.
Les moqueries.
Mais savoir qu’il avait gardé cette image en lui — Grant rentrant avec du sang — transformait tout.
Marianne me rejoignit quelques minutes plus tard.
« Il a vingt-quatre ans », dis-je.
« Oui. »
« Pas quatorze. »
« Non. »
« Il aurait dû parler. »
« Oui. »
Je me retournai.
« Merci de ne pas essayer de le défendre. »
« Je peux comprendre pourquoi quelqu’un a peur et considérer quand même qu’il a fait un mauvais choix. »
Je fermai les yeux.
« Est-ce que cette tache prouve quoi que ce soit ? »
« Pas seule. »
« Mais le fait que Celeste ait fait disparaître la chemise ? »
« C’est important. »
« Si Blake dit vrai. »
« Oui. »
Je détestais cette condition.
Mais elle devait exister.
Quand nous retournâmes dans la salle, Ruiz reprit l’interrogatoire.
Blake décrivit la chemise.
Bleue claire.
Manches retroussées.
Boutons nacrés.
Il se souvenait même que Grant avait laissé tomber ses clés sur le sol en entrant.
« Était-il blessé ? » demanda Ruiz.
« Je n’ai vu aucune coupure. »
« Sur ses mains ? »
« Non. »
« Son visage ? »
« Rien. »
« Est-ce qu’il avait une arme ? »
« Je n’en ai pas vu. »
« A-t-il parlé avec Celeste ? »
Blake hocha la tête.
« Dans la cuisine. »
« Vous avez entendu ? »
« Seulement un morceau. »
« Lequel ? »
« Grant a dit : “Owen a paniqué.” »
Je sentis mon cœur s’arrêter une seconde.
Ruiz resta parfaitement immobile.
« Exactement ces mots ? »
« Oui. »
« Et Celeste ? »
« Elle lui a dit de parler moins fort. »
« Puis ? »
« Grant a demandé où était le téléphone. »
Le second téléphone.
« Celeste a répondu quoi ? »
« Qu’elle s’en occuperait. »
Je regardai Ruiz.
Tout se rapprochait.
Le numéro.
Owen.
Grant absent.
La chemise.
Le téléphone.
« Et ensuite ? » demanda Ruiz.
Blake avala.
« Ils ont vu que j’étais dans le couloir. »
« Leur réaction ? »
« Celeste m’a demandé depuis combien de temps j’étais là. »
« Qu’avez-vous répondu ? »
« Que je venais d’arriver. »
« Et Grant ? »
Blake regarda ses mains.
« Il m’a fixé longtemps. Puis il a dit que Richard avait été tué. »
Je fermai les yeux.
« Tu savais déjà ? »
« Non. »
Sa voix se cassa.
« C’est comme ça que je l’ai appris. »
Je compris enfin une partie de sa confusion.
Il avait appris la mort de mon père de la bouche d’un homme revenant avec du sang sur sa manche.
Puis il avait laissé les adultes autour de lui lui expliquer ce qu’il avait vu.
Ils lui avaient donné une histoire.
Il avait choisi de la croire.
Parce que l’autre version était trop grande.
Ruiz demanda :
« Avez-vous conservé des messages de cette nuit-là ? »
Blake ouvrit son téléphone.
« Peut-être. »
Ils fouillèrent les archives.
Une conversation avec Celeste apparut.
21 h 58.
Celeste : Reste dans ta chambre quand tu rentres.
22 h 03.
Blake : Pourquoi ?
22 h 04.
Celeste : Il s’est passé quelque chose avec Richard.
Le message était antérieur à l’appel officiel par lequel on avait informé Blake.
Ruiz regarda l’heure.
« Où étiez-vous à 22 h 03 ? »
« Dans ma voiture. À deux rues de la maison. »
« Donc Celeste vous a parlé d’un événement concernant Richard avant votre arrivée. »
« Oui. »
Je regardai l’écran.
Une nouvelle incohérence.
Encore une.
Ruiz prit le téléphone pour photographier la conversation.
Puis elle demanda :
« Avez-vous autre chose ? »
Blake resta silencieux longtemps.
« Oui. »
Je le regardai.
Il semblait avoir vieilli en une heure.
« Grant m’a donné de l’argent deux jours après. »
« Combien ? » demanda Ruiz.
« Cinq mille dollars. »
Je restai stupéfaite.
« Pourquoi ? »
« Il a dit que c’était pour m’aider après tout ce qui s’était passé. »
« Tu as pris l’argent ? »
« Oui. »
« Et tu n’as pas trouvé ça étrange ? »
« Si. »
Il se tourna vers moi.
« Mais j’étais endetté. »
Je détournai le regard.
Ruiz demanda :
« Espèces ou virement ? »
« Espèces. »
« Où sont-elles ? »
« Dépensées en grande partie. »
Ruiz nota.
La journée semblait ne jamais finir.
En fin d’après-midi, elle nous annonça que les nouvelles informations justifiaient de nouvelles vérifications urgentes.
Grant serait réinterrogé.
Owen aussi.
Celeste également.
Je demandai :
« Vous croyez Blake ? »
Ruiz répondit :
« Je crois que ses nouveaux éléments peuvent être vérifiés. »
C’était sa manière de dire qu’elle ne donnait pas sa confiance gratuitement.
Je respectais ça.
Le soir, Marianne me conduisit à mon hébergement temporaire.
Avant que je sorte de la voiture, son téléphone sonna.
Elle décrocha.
Son visage changea.
« Quand ? »
Silence.
« D’accord. Envoyez-moi la copie. »
Elle raccrocha.
« Quoi ? »
Elle me regarda.
« Le laboratoire a terminé l’analyse principale du disque B. »
Je serrai la poignée de la portière.
« Qu’est-ce qu’il y a dessus ? »
« Un enregistrement audio. »
« De quoi ? »
« Une conversation entre ton père et Grant. »
Ma gorge se serra.
« Quand ? »
« Deux jours avant le meurtre. »
« La confrontation. »
« Oui. »
Je ne bougeai plus.
Marianne poursuivit.
« Et Richard ne s’est pas contenté de parler de la fraude. »
« Qu’est-ce qu’il dit ? »
Elle prit une inspiration.
« Il dit à Grant qu’il a découvert les paiements à Owen Rusk. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 12 : L’enregistrement de mon père révéla le vrai prix payé à Owen et la dernière menace prononcée avant qu’il ne soit réduit au silence
Sous la pluie, ils pensaient m’avoir dépouillée de tout, sans voir ce que je venais de retrouver dans ma valise
Part 11 of 15
