Pendant quelques secondes, je ne sus plus si je devais avancer ou reculer.
Daniel Grant avait les mêmes yeux que Lewis.
Pas exactement la même couleur. Quelque chose de plus difficile à définir : cette façon d’observer une personne sans donner l’impression de la juger, comme s’il évaluait d’abord les dangers autour d’elle.
Je l’avais vue des centaines de fois sur le visage de son fils.
« Pourquoi êtes-vous ici ? »
Daniel ne répondit pas immédiatement.
Le responsable de la banque se racla la gorge.
« Monsieur Grant figure parmi les personnes autorisées à être présentes lors de l’ouverture de cette boîte. »
Je regardai l’homme.
« Autorisées par qui ? »
Il consulta son dossier.
« Walter Carter. »
Le nom de mon grand-père ajouta une nouvelle couche d’irréalité à la scène.
« Walter est mort depuis des années. »
« Les instructions ont été établies avant son décès. Elles précisent que la boîte ne peut être ouverte qu’avec deux clés : celle de la banque et celle que vous détenez. »
Daniel sortit lentement les mains des poches de son manteau pour me montrer qu’il n’avait rien à cacher.
« Ton grand-père savait que tu finirais peut-être par venir ici. »
Je détestai immédiatement son utilisation de mon prénom.
Trop familière.
« Vous connaissiez mon grand-père ? »
« Très bien. »
« Et mon père ? »
Le silence qui suivit fut suffisamment long pour constituer une réponse.
« Malheureusement. »
Je regardai la porte blindée au bout du couloir.
« Avant d’ouvrir quoi que ce soit, vous allez m’expliquer pourquoi votre fils apparaît comme notaire sur un faux document présenté ce matin par Robert Carter. »
La mâchoire de Daniel se contracta.
« Parce que celui qui a fabriqué ce document a utilisé des archives auxquelles il n’aurait jamais dû avoir accès. »
« Qui ? »
« Ouvre la boîte. »
« Ce n’est pas une réponse. »
« Non. C’est la seule manière pour que les réponses que je vais te donner aient un sens. »
Je songeai à repartir.
Douze années loin de ma famille m’avaient appris qu’on pouvait survivre à beaucoup de choses en refusant simplement de participer aux jeux des autres.
Mais Lewis n’était pas un jeu.
Si quelqu’un avait utilisé son identité après sa mort, je voulais savoir pourquoi.
« Ouvrons-la. »
Le responsable nous conduisit dans la chambre forte.
Les rangées de compartiments métalliques reflétaient la lumière blanche du plafond. La boîte 402 se trouvait presque à hauteur des épaules.
L’homme inséra une longue clé dans la première serrure.
Je plaçai la mienne dans la seconde.
« Ensemble », dit-il.
Nous tournâmes.
Un déclic lourd retentit.
Le tiroir se déverrouilla.
Le responsable le tira de quelques centimètres.
Un bip aigu se déclencha immédiatement.
Il recula.
Une petite lumière rouge clignotait au-dessus du compartiment.
« Qu’est-ce que c’est ? » demandai-je.
Le responsable pâlit.
« L’alarme silencieuse. »
« Je n’ai rien déclenché. »
Daniel avait déjà changé d’attitude.
Toute douceur avait disparu.
Il saisit le tiroir et le sortit complètement.
« Walter. »
« Quoi, Walter ? »
« Il avait prévu un système secondaire. »
Il posa la boîte sur une table et ouvrit le couvercle.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs registres reliés de cuir rouge, une enveloppe portant mon prénom et une photographie ancienne.
Daniel prit les registres.
« Nous devons partir. »
Je lui bloquai le passage.
« Pas avant que vous m’expliquiez ce qui se passe. »
« Cette alarme n’appelle probablement pas la police. »
« Probablement ? »
« Elle signale que la boîte vient d’être ouverte. »
« À qui ? »
Il me regarda.
« Aux personnes qui attendaient ça depuis des années. »
Au-dessus de nous, quelque part au niveau de la rue, un bruit sourd traversa le plafond.
Une portière.
Puis une autre.
Le responsable de la banque porta la main à son téléphone.
Daniel la repoussa.
« Pas de ligne interne. Pas maintenant. »
« Vous êtes en train de me demander de suivre un inconnu dans une situation que je ne comprends pas. »
Il ouvrit son imperméable.
Je vis une arme dans un étui.
Ma main se referma instinctivement.
Daniel recula d’un pas.
« Je ne suis pas ton ennemi. »
« Tous ceux qui prononcent cette phrase devraient comprendre pourquoi elle n’est pas rassurante. »
Malgré la tension, quelque chose passa dans son regard.
Une douleur presque amusée.
« Lewis disait exactement la même chose. »
Le nom de son fils me frappa plus efficacement qu’une menace.
Des voix éclatèrent dans le hall, étouffées par les niveaux de béton.
Daniel attrapa un sac plié sous son manteau et y glissa les registres.
« Il existe une sortie de maintenance ? »
Le responsable acquiesça vivement.
« Derrière les archives. »
Je pris l’enveloppe portant mon nom et la photographie.
Nous suivîmes le responsable dans un couloir étroit.
À peine avions-nous tourné qu’un bruit de verre brisé retentit à l’étage.
Pas des policiers.
Des policiers n’entraient pas dans une banque en fracassant des portes sans annoncer leur présence.
Daniel courait vite pour un homme de son âge.
Je suivais malgré mon genou, utilisant la rampe lors des changements de niveau. Une porte coupe-feu apparut devant nous.
Le responsable tapa un code.
Erreur.
Il recommença.
Erreur.
« Ils ont verrouillé le système », souffla-t-il.
Daniel regarda les gonds.
« Reculez. »
« Vous allez tirer ? »
« Pas besoin. »
Il sortit un petit outil métallique et força le mécanisme de secours. Après deux tentatives, la porte céda.
Nous débouchâmes dans une zone de livraison.
La pluie s’engouffra à l’intérieur.
« Ma voiture est dans l’allée arrière », dit Daniel.
« La mienne est au parking. »
« Ils la connaissent probablement. »
Une première silhouette apparut au bout du passage.
Vêtements tactiques sombres.
Arme longue équipée d’un silencieux.
Daniel me poussa derrière un pilier au moment où un impact creusa le mur.
Aucun avertissement.
Aucune tentative d’arrestation.
Simplement un tir.
« Courez ! »
Nous traversâmes l’allée.
Chaque foulée envoyait une pointe brûlante dans ma jambe, mais l’adrénaline étouffait la douleur. Daniel ouvrit une berline grise.
Je plongeai sur le siège passager.
Il démarra avant même que ma portière ne soit complètement fermée.
Deux hommes débouchèrent derrière nous.
Un rétroviseur éclata.
Daniel tourna brutalement dans la circulation.
Pendant plusieurs minutes, aucun de nous ne parla.
Je vérifiai les voitures derrière nous.
« Tournez trois fois à droite. »
Il obéit.
Aucun véhicule ne reproduisit le trajet complet.
« Ils nous ont perdus pour l’instant. »
Daniel inspira profondément.
Ses mains tremblaient légèrement sur le volant.
Je posai l’enveloppe sur mes genoux.
« Maintenant, vous parlez. »
« Nous devons rejoindre un endroit sûr. »
« Vous pouvez conduire et parler. »
Il me jeta un regard.
« Lewis t’appréciait beaucoup. »
« Ne faites pas ça. »
« Faire quoi ? »
« Utiliser votre fils pour gagner ma confiance. »
Sa bouche se ferma.
« Tu as raison. »
Il continua pendant quelques rues avant de reprendre.
« Ton grand-père travaillait autrefois pour un programme clandestin de renseignement naval. »
Je crus avoir mal entendu.
« Walter était consultant financier. »
« C’était sa couverture publique pendant une partie de sa carrière. »
« Vous voulez me dire que mon grand-père travaillait pour le renseignement ? »
« Je veux te dire qu’il a contribué à créer un système destiné à suivre l’argent utilisé pour financer des réseaux clandestins d’armement. »
Je regardai les registres dans le sac.
« Quel système ? »
Daniel hésita.
« Projet Lantern. »
Le nom avait quelque chose de vaguement familier.
Je fouillai ma mémoire.
Lantern Marine.
Une société liée autrefois aux chantiers navals.
Mon grand-père avait conservé plusieurs anciennes factures portant ce nom.
« Lantern n’était pas une entreprise ordinaire », poursuivit Daniel. « C’était une structure. Plusieurs sociétés, plusieurs comptes, des transferts internationaux. L’objectif officiel était de suivre l’argent jusqu’aux trafiquants sans qu’ils comprennent qu’ils étaient surveillés. »
« Et l’objectif non officiel ? »
Daniel me regarda.
« C’est là que ton père intervient. »
Je restai silencieuse.
« Robert travaillait avec Walter. Il était jeune, brillant et extrêmement ambitieux. Ton grand-père le considérait comme son héritier professionnel. »
J’eus un rire sans joie.
« Mon père ne m’a jamais dit qu’il avait travaillé pour la Marine. »
« Il y a beaucoup de choses qu’il ne t’a jamais dites. »
Nous quittâmes le centre-ville.
La baie apparaissait entre les immeubles.
Daniel poursuivit.
« Lantern manipulait d’importantes sommes d’argent sur des comptes impossibles à relier directement au gouvernement. Robert a compris qu’une partie de ces fonds pouvait disparaître sans déclencher immédiatement d’alarme. »
Je sentis le froid gagner ma nuque.
« Il a volé. »
« Au début. »
« Au début ? »
« Ensuite il a trouvé quelqu’un placé suffisamment haut pour transformer le vol en système. »
Daniel prononça le nom lentement.
« Thomas Weller. »
Je connaissais ce nom.
Tout officier de carrière le connaissait.
L’amiral Thomas Weller apparaissait dans les cérémonies, les conférences stratégiques et les commissions de défense. Une figure publique décorée.
« Vous accusez un amiral en exercice d’avoir participé à un détournement de fonds clandestins ? »
« Je l’accuse de bien pire. »
La voiture s’engagea vers un ancien secteur industriel au bord de l’eau.
« Walter a découvert ce que Robert et Weller faisaient. Il a essayé d’arrêter l’opération. Ils l’ont menacé. »
« Avec quoi ? »
« Les identités d’agents infiltrés. »
Je compris immédiatement.
Pas besoin d’explication.
Révéler ce type de liste ne détruisait pas seulement des carrières.
Cela faisait tuer des gens.
Daniel gara la voiture derrière un ancien entrepôt maritime.
Nous entrâmes par une porte latérale.
L’intérieur sentait le bois humide, le métal rouillé et le sel.
Je déposai l’enveloppe sur un vieux bureau.
Mes doigts tremblaient légèrement lorsque je l’ouvris.
Un relevé bancaire glissa sur la surface.
Je lus mon nom.
Evelyn Marie Carter.
Puis le montant.
31 462 118 dollars.
Je relus les chiffres.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Daniel posa les registres rouges devant moi.
« Le Lantern Trust. »
« Mon grand-père m’a laissé trente et un millions de dollars ? »
« Il t’a laissé bien davantage qu’un compte. Il t’a laissé les preuves de ce que ton père et Weller avaient fait. »
Je m’assis lentement.
La ferme.
Le faux document.
Le procès.
Tout venait de changer de sens.
Mes parents ne se battaient pas seulement pour quelques hectares.
Mon père cherchait quelque chose caché derrière l’héritage.
Je pris la photographie trouvée dans la boîte.
Walter y apparaissait beaucoup plus jeune.
À ses côtés se tenait un homme que je reconnus après quelques secondes : le juge Simmons.
Et près d’eux, en uniforme naval, souriant devant l’objectif, se trouvait mon père.
Je levai les yeux vers Daniel.
« Pourquoi Lewis était-il mêlé à ça ? »
Sa réaction fut immédiate.
Il détourna le regard.
« Daniel. »
Il posa ses deux mains sur la table.
« Parce que sept ans plus tôt, quelqu’un a compris que Weller s’intéressait à toi. »
La pièce sembla perdre toute chaleur.
« Et ? »
« Lewis n’a pas été affecté à ton unité par hasard. »
Je ne bougeai plus.
Daniel inspira.
« Mon fils était là pour surveiller ce qui se passait autour de toi. »
Des souvenirs se déplacèrent soudain dans mon esprit.
Les changements de route insistants de Lewis.
Ses questions sur certains ordres.
Sa nervosité inhabituelle le matin de l’embuscade.
« Pourquoi ? »
Daniel leva enfin les yeux.
« Parce que quelques heures avant l’attaque d’Al-Mazar, Lewis avait découvert que quelqu’un avait transmis les coordonnées de ton convoi. »
Ma gorge se serra.
« Qui ? »
Le visage de Daniel se brisa légèrement.
« Weller. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 5 : Daniel affirma que l’embuscade avait été organisée contre moi, mais une ligne dans le registre de Walter désignait un traître plus proche
Deux jours avant l’audience, une enveloppe du tribunal m’apprit que mes propres parents venaient enfin de trouver le moyen de m’attaquer
Part 4 of 15
