Je restai assise devant la table métallique, incapable de détacher mes yeux de Daniel.
« Weller a transmis les coordonnées de mon convoi ? »
Ma voix était calme, ce qui me surprit moi-même.
Daniel acquiesça lentement.
« C’est ce que Lewis avait découvert quelques heures avant l’explosion. »
Je regardai les registres rouges, puis la photographie de mon grand-père et de mon père en uniforme naval. Depuis la banque, chaque réponse avait ouvert une porte sur une question plus dangereuse. Celle-ci était différente. Elle touchait un endroit de ma mémoire que je gardais verrouillé depuis sept ans.
Al-Mazar n’avait jamais été un simple souvenir.
C’était une frontière.
Tout ce qui existait dans ma vie se divisait en deux catégories : avant cette route poussiéreuse et après.
« Comment Lewis l’a-t-il découvert ? »
Daniel retira son manteau et le posa sur le dossier d’une chaise.
« Il surveillait certaines transmissions internes. Pas officiellement. Walter avait compris que Weller utilisait encore des contacts dans les structures militaires pour protéger les mouvements d’argent liés à Lantern. Quand ton nom est apparu dans plusieurs échanges inhabituels, il m’a demandé de vérifier. »
« Walter était encore vivant ? »
« Oui. »
Je serrai les mâchoires.
« Mon grand-père savait que quelqu’un s’intéressait à moi, et il ne m’a rien dit. »
« Il voulait te tenir loin de ça. »
« Et il a envoyé Lewis dans mon unité sans m’en informer. »
Daniel ne répondit pas.
« C’était ça, son plan ? Me protéger en mettant un homme près de moi sans que je sache pourquoi ? »
« Son plan était de vérifier si tu étais réellement une cible avant de t’exposer à toute l’histoire. »
« Ça a très bien fonctionné. Lewis est mort. »
La phrase tomba entre nous.
Daniel baissa les yeux.
Je regrettai immédiatement la cruauté de mes mots, mais je ne les repris pas.
Il resta silencieux un long moment.
« Oui », dit-il enfin. « Mon fils est mort. »
Toute colère disparut de sa voix. Il ne restait qu’une fatigue vieille de sept ans.
Je passai une main sur mon visage.
« Je suis désolée. »
« Moi aussi. »
Il tira une chaise et s’assit en face de moi.
« Lewis avait commencé à comprendre que certains ordres transmis à ton unité ne correspondaient pas aux circuits habituels. Des changements de dernière minute. Des itinéraires modifiés. Des renseignements qui arrivaient trop tard ou depuis des canaux qu’il ne reconnaissait pas. »
Je revis Lewis penché sur sa tablette au bord du véhicule.
Change ton véhicule de position.
Je lui avais demandé pourquoi.
Il avait répondu : parce que je te le dis.
À l’époque, j’avais cru qu’il avait repéré quelque chose sur la route.
Maintenant, je compris qu’il savait peut-être beaucoup plus.
« L’embuscade visait mon véhicule ? »
Daniel hocha la tête.
« Selon ce qu’il m’a transmis la veille, oui. »
Ma poitrine se serra.
« La veille ? »
« Nous avions un canal sécurisé. Il devait me contacter seulement lorsqu’il estimait qu’un événement dépassait ce qu’il pouvait gérer sur place. »
« Et qu’est-ce qu’il vous a dit ? »
Daniel se leva, alla jusqu’à une armoire métallique et en sortit un petit boîtier noir.
Il le posa devant moi.
« Il m’a envoyé ceci. »
Le boîtier avait la taille d’un disque externe.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Une copie fragmentaire de journaux de communication. »
« Fragmentaire ? »
« Il n’a pas eu le temps de tout extraire. »
Daniel brancha l’appareil à un ancien ordinateur posé au bout de la table.
L’écran mit plusieurs secondes à s’allumer. Il entra un mot de passe, ouvrit un dossier protégé et me fit signe d’approcher.
Une liste de fichiers apparut.
Certains portaient des dates.
D’autres uniquement des chaînes de caractères.
Il en ouvrit un.
Je reconnus immédiatement le format d’un journal de transmission militaire.
Plusieurs lignes avaient été noircies ou corrompues.
Au milieu, une entrée restait lisible.
ROUTE MODIFICATION REQUEST — AUTHORIZATION OVERRIDE.
Plus bas figurait un identifiant numérique.
Je le lus deux fois.
« Ça appartient à qui ? »
Daniel répondit :
« À l’époque, l’autorisation était liée au bureau de Weller. »
« Liée ne veut pas dire utilisée par lui. »
« Non. »
Je me tournai vers lui.
« Donc nous n’avons pas la preuve que c’est Weller qui a envoyé l’ordre. »
« Pas encore. »
Le mot encore me dérangea.
Je revins vers les registres rouges.
« Et Walter avait quoi ? »
Daniel s’assit.
« Les registres contiennent les mouvements financiers de Lantern. Ton grand-père les a recopiés parce qu’il ne faisait plus confiance aux systèmes numériques. »
J’ouvris le premier volume.
Chaque page était remplie d’une écriture régulière, presque architecturale. Noms de sociétés, numéros de comptes, dates, sommes, initiales.
Mon grand-père avait toujours tenu ses carnets de la même manière, même pour les dépenses domestiques. Tout devait être daté, croisé, vérifiable.
Je tournai plusieurs pages.
« Qu’est-ce que je cherche ? »
« Les initiales RW et TW. »
Je trouvai rapidement TW.
Thomas Weller.
Plusieurs transferts renvoyaient à des sociétés que je ne connaissais pas.
RW apparut plus tard.
Je fronçai les sourcils.
« Robert Walter ? »
« Robert Carter utilisait parfois Walter comme deuxième prénom dans certains dossiers anciens. »
Je levai les yeux.
« Mon père n’a pas de deuxième prénom. »
Daniel se figea.
« Quoi ? »
« Son nom légal est Robert James Carter. »
Pendant quelques secondes, ni lui ni moi ne parlâmes.
Puis Daniel se pencha sur le registre.
« Alors RW ne désigne peut-être pas Robert. »
Mon attention s’aiguisa.
« Vous venez de me dire que mon père apparaissait sous ces initiales. »
« C’est ce que Walter m’avait laissé entendre. »
« Il l’a dit clairement ? »
Daniel hésita.
Cela suffit.
« Non. »
Je me levai.
« Depuis que nous avons quitté la banque, vous présentez des suppositions comme des certitudes. »
« Je présente ce que j’ai compris de Walter. »
« Ce n’est pas la même chose. »
J’attrapai le registre.
Les entrées RW étaient nombreuses.
Certaines remontaient à plus de vingt ans.
La majorité concernaient des validations de transferts ou des rendez-vous.
Puis une ligne attira mon regard.
RW — ACCESS 4B AUTHORIZED.
Je cessai de tourner les pages.
« 4B. »
Daniel regarda la ligne.
« Quoi ? »
« La salle du tribunal. Ce matin. Salle 4B. »
Il secoua la tête.
« Une coïncidence. Ce registre date d’années avant ton procès. »
Peut-être.
Mais mon grand-père n’utilisait pas des codes au hasard.
Je tournai quelques pages supplémentaires.
4B apparut encore.
Puis 402.
Mon cœur accéléra.
Boîte 402.
« Daniel. »
Il se rapprocha.
Je suivis les références avec mon doigt.
4B.
402.
31.
Une autre notation indiquait : EC — SUCCESSOR ONLY.
EC.
Evelyn Carter.
« Walter avait tout codé », murmurai-je.
Daniel prit le registre avec davantage de précaution.
« Il savait que quelqu’un pourrait le lire. »
Je tirai l’enveloppe portant mon prénom et l’ouvris complètement.
J’avais d’abord regardé le relevé financier sans inspecter le reste.
Au fond se trouvait une feuille pliée quatre fois.
L’écriture de mon grand-père couvrait les deux côtés.
Je reconnus immédiatement sa manière d’écrire mes initiales.
E.C.
Je dépliai la lettre.
Evelyn,
Si tu lis ceci, c’est que la protection autour de Lantern a échoué ou que Robert a tenté d’utiliser ton héritage pour accéder au trust.
Je sentis ma gorge se serrer.
Daniel resta derrière moi sans intervenir.
Je poursuivis.
La ferme n’est pas la valeur réelle de ce que je t’ai transmis. Elle en est la clé juridique. Le trust a été conçu de manière à ce que seul le propriétaire légal de la parcelle puisse en contrôler les actifs et accéder aux archives complémentaires.
Voilà pourquoi mon père voulait la propriété.
Pas pour la terre.
Pas pour sa valeur immobilière.
Pour le trust.
Je continuai.
Ne suppose jamais que Robert agit seul. Il est coupable de choses que je n’ai pas su réparer, mais il n’est pas l’architecte.
Je relus cette phrase.
Il est coupable.
Mais il n’est pas l’architecte.
Daniel s’approcha.
« Continue. »
Je descendis jusqu’au paragraphe suivant.
Si la signature de Lewis Grant apparaît un jour sur un document lié à l’héritage, considère cela comme la preuve que Lantern a été compromis de l’intérieur. Lewis n’aurait jamais authentifié un acte te concernant sans me prévenir.
Je fermai les yeux une seconde.
Walter avait prévu le faux.
Pas le document exact, peut-être.
Mais la possibilité qu’on utilise Lewis.
« Votre père savait », dis-je à Daniel.
« Il savait que les archives de Lewis avaient été consultées avant sa mort. »
« Pourquoi ne m’avez-vous pas montré cette lettre immédiatement ? »
« Parce que je ne savais pas ce qu’elle contenait. »
Je le regardai.
« Vous n’avez jamais ouvert l’enveloppe ? »
« Elle était scellée. Walter m’avait donné l’ordre de ne jamais la toucher. »
Je vérifiai le bord.
Le cachet avait effectivement été intact lorsque je l’avais ouvert.
Je poursuivis.
Fais confiance aux preuves, pas aux titres. Ni aux uniformes. Ni aux liens du sang.
La phrase ressemblait presque exactement à celle de ma mère.
Je sentis le froid revenir.
« Margaret a lu cette lettre. »
Daniel fronça les sourcils.
« Impossible. »
« Elle m’a dit la même chose ce matin. Presque mot pour mot. »
« Alors Walter lui a parlé. »
« Ou elle a vu une copie. »
Je retournai la page.
Une dernière section avait été écrite plus petit.
Si tu dois chercher la vérité sur Al-Mazar, commence par la personne qui a modifié le dossier médical de Lewis après son décès.
Je m’arrêtai.
Daniel s’assit brusquement.
« Son dossier médical ? »
« Vous ne saviez pas ? »
Il secoua la tête.
Je lus la suite.
Le décès de Lewis a été enregistré à 14 h 03. Pourtant une correction administrative a été effectuée trente-six heures plus tard. L’heure a été déplacée à 15 h 17 dans une copie centrale.
Je compris immédiatement pourquoi c’était important.
« Ils ont essayé de le faire vivre plus longtemps sur le papier. »
Daniel était livide.
« Pour qu’il puisse théoriquement authentifier un document après quatorze heures. »
« Ou pour dissimuler autre chose. »
Je me levai et retournai vers l’ordinateur.
« Vous avez accès au dossier original ? »
« Pas aux archives médicales militaires complètes. »
« Moi, peut-être. »
J’allumai mon téléphone.
Aucun réseau.
Je regardai l’écran.
Daniel fit de même.
« Brouillage ? »
« Peut-être le bâtiment. »
Je me dirigeai vers la porte.
« Ne sors pas. »
Je me retournai.
« Pourquoi ? »
Il montra une petite caméra reliée à un écran de surveillance.
Une voiture venait de s’arrêter devant l’entrepôt.
Pas la berline noire de la veille.
Un SUV blanc.
Une femme descendit.
Même à travers l’image granuleuse, je la reconnus.
Ma mère.
Margaret traversa le parking sous la pluie sans parapluie.
« Comment nous a-t-elle trouvés ? » demanda Daniel.
Je n’avais aucune réponse.
Il glissa une main vers son arme.
« Ne faites pas ça. »
« Tu ne sais pas qui elle est dans cette histoire. »
« Vous non plus. »
Je me dirigeai vers la porte.
Margaret frappa trois fois.
Puis deux.
Puis trois.
Daniel pâlit.
« Quoi ? »
« C’est un ancien code Lantern. »
Je le regardai.
« Vous êtes certain ? »
Il acquiesça.
« Walter utilisait ce rythme pour confirmer qu’une personne venait sans surveillance. »
J’ouvris la porte.
Ma mère entra, trempée, le souffle court.
Elle ne me serra pas dans ses bras.
Elle ne regarda même pas Daniel.
Elle posa un petit téléphone sur la table.
« Vous devez partir d’ici. Maintenant. »
« Comment nous as-tu trouvés ? »
« Parce que cet entrepôt appartenait à ton grand-père. »
Je sentis ma patience céder.
« Qui est RW ? »
Elle s’immobilisa.
Daniel et moi échangeâmes un regard.
Margaret ferma les yeux.
« Où as-tu vu ces initiales ? »
« Dans les registres. »
Elle s’assit.
« Evelyn, ton père n’est pas celui que tu dois craindre le plus. »
« Je sais déjà que Weller est impliqué. »
Elle ouvrit les yeux.
« Je ne parle pas de Weller. »
Un silence lourd suivit.
« Alors de qui ? »
Ma mère me fixa.
« RW signifie Rebecca Weller. »
Je ne compris pas immédiatement.
« Qui est Rebecca Weller ? »
Margaret avala difficilement.
« La sœur de Thomas. »
Daniel recula d’un pas.
« Rebecca est morte. »
Ma mère secoua la tête.
« Non. »
Elle posa les mains à plat sur la table.
« C’est ce qu’elle a payé beaucoup de gens pour faire croire. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : Ma mère révéla que la femme déclarée morte depuis dix-neuf ans avait bâti le réseau qui reliait mon père, Weller et Al-Mazar
Deux jours avant l’audience, une enveloppe du tribunal m’apprit que mes propres parents venaient enfin de trouver le moyen de m’attaquer
Part 5 of 15
