La photographie resta affichée sur mon téléphone.
Mercer se tenait derrière mon père, parfaitement droit, dans un uniforme qu’il n’avait théoriquement plus le droit de porter en service actif.
Daniel lut le message.
« C’est un piège. »
« Évidemment. »
« Alors tu n’y vas pas. »
Je rangeai le téléphone.
« J’y vais. »
Ma mère se leva.
« Evelyn— »
« Ils veulent que je vienne. Ça nous donne au moins une chose que nous savons avec certitude. »
Daniel secoua la tête.
« Ils veulent les registres. »
« Pas uniquement. Sinon Rebecca n’aurait pas besoin de me garder vivante jusqu’à demain midi. »
Je regardai le relevé du trust.
« Ils ont besoin de mon autorisation. »
« Ce qui veut dire qu’ils ne peuvent pas te tuer », dit Margaret.
« Avant midi. »
Personne ne corrigea.
Nous élaborâmes un plan simple.
Les meilleurs plans dans les situations instables sont presque toujours les plus simples.
Daniel conserverait les originaux dans un lieu séparé.
Je prendrais un faux registre assemblé à partir de photocopies.
Margaret resterait à distance avec le téléphone de Rebecca.
Si je ne ressortais pas en trente minutes, Daniel transmettrait immédiatement les copies à plusieurs journalistes, au procureur et à deux contacts fédéraux.
« Ça ne garantit rien », dit-il.
« Rien ne garantit rien. »
Je changeai de vêtements pour abandonner l’uniforme devenu trop identifiable.
Pantalon sombre, pull, veste légère.
Mon genou était toujours douloureux.
Margaret voulut me donner une attelle.
Je refusai.
« Ça limitera mes mouvements. »
« Tu marches déjà mal. »
« Je gère. »
Elle me regarda longuement.
« Tu disais exactement ça à dix ans quand tu étais tombée du pommier. »
Je relevai les yeux.
Un souvenir banal apparut, presque violent par contraste.
Moi, enfant, genou écorché.
Ma mère nettoyant la plaie.
Mon père absent.
Pour une seconde, toute cette histoire de Lantern disparut.
Puis Daniel posa une arme compacte sur la table.
« Tu sais l’utiliser. »
« Oui. »
Je vérifiai le chargeur.
« Mais s’ils me fouillent, elle devient un problème. »
« Cache-la dans la voiture. »
Je pris seulement un petit couteau pliant.
À 21 h 47, nous atteignîmes le complexe de stockage.
Le site était presque abandonné.
Plusieurs bâtiments avaient été condamnés.
Un seul entrepôt présentait des lumières aux fenêtres.
Numéro 7.
Daniel gara son véhicule deux rues plus loin.
« Trente minutes. »
« Trente-cinq. »
« Trente. »
« D’accord. »
Je sortis.
L’air marin était glacial.
Chaque pas vers l’entrepôt réveillait une douleur sourde dans mon genou.
La porte principale était entrouverte.
Aucun garde visible.
Trop facile.
J’entrai.
L’intérieur ressemblait à la photo : murs verts, tuyaux métalliques, éclairage fluorescent.
Mon père était assis au centre de la pièce.
Vivante preuve que Rebecca maîtrisait la mise en scène.
Ses poignets étaient toujours liés.
« Papa. »
Il leva la tête.
Son visage était gonflé du côté droit.
« Evelyn. »
Il prononça mon prénom d’une façon que je n’avais jamais entendue.
Pas comme un reproche.
Comme un soulagement.
Mercer sortit de l’ombre.
« Pose le sac. »
Je le regardai.
« Vous travaillez pour elle. »
« Pose le sac. »
Je déposai le faux registre.
Mercer ne s’approcha pas.
« Recule. »
Je fis deux pas.
Une autre personne entra.
Preston.
Il prit le sac.
« Bonsoir, commandante. »
« Vous êtes vraiment mauvais pour choisir vos clients. »
« Et vous êtes toujours mauvaise pour reconnaître quand vous avez perdu. »
Il ouvrit le registre.
Feuilleta les premières pages.
Sourit.
« C’est bien ça. »
Je gardai les yeux sur Mercer.
« Pourquoi êtes-vous ici ? »
« Pour empêcher quelque chose de pire. »
« C’est ce que disent toujours les gens qui font quelque chose d’impardonnable. »
Il encaissa sans réagir.
Mon père tira sur ses liens.
« Evelyn, ne leur donne rien. »
Preston le frappa derrière la tête.
Je fis un pas.
Mercer leva une main.
« Reste où tu es. »
Je m’arrêtai.
« Vous saviez pour Al-Mazar. »
« Après l’attaque. »
« Et vous avez enterré le rapport. »
« J’ai enterré une partie du rapport. »
« Pourquoi ? »
Mercer regarda Preston.
Puis mon père.
« Parce que la preuve remontait jusqu’à un bureau que personne n’était prêt à accuser. »
« Weller. »
« Oui. »
Preston soupira.
« Très touchant. »
Mercer lui jeta un regard froid.
« Tu as ce que tu voulais. Relâche Robert. »
Preston sourit.
« Ce n’est pas toi qui décides. »
La tension entre eux changea tout.
Mercer n’était pas à l’aise.
Pas comme Preston.
« Colonel », dis-je lentement, « vous n’êtes pas avec eux. »
Preston leva les yeux.
Mercer ne répondit pas.
« Vous êtes ici pour autre chose. »
« Evelyn, ne— »
Preston sortit son arme.
« Assez. »
Il pointa Mercer.
« Je savais que Rebecca faisait une erreur en te gardant. »
Mercer resta immobile.
« Elle a besoin de quelqu’un pour convaincre Carter de signer demain. »
« Et toi, tu n’arrives même pas à contrôler ton visage quand elle pose des questions. »
Je regardai mon ancien commandant.
« Ils vous font chanter. »
Son regard croisa le mien.
Cela suffit.
Preston comprit aussi.
« Mauvaise réponse. »
Il braqua l’arme sur moi.
Mon père se jeta brusquement de côté avec sa chaise.
Preston tourna la tête.
Mercer bougea.
Tout se produisit en moins de deux secondes.
Mercer saisit le bras de Preston.
Le coup partit dans le plafond.
Je courus.
Mon genou manqua de céder, mais j’atteignis Preston avant qu’il ne se libère.
Je frappai son poignet contre le bord d’une caisse.
L’arme tomba.
Mon père renversa sa chaise.
Mercer projeta Preston au sol.
Je ramassai l’arme.
« Ne bougez plus. »
Preston respirait lourdement.
Puis une porte claqua derrière nous.
Deux hommes armés apparurent.
Mercer cria :
« À couvert ! »
Les tirs commencèrent.
Je me jetai derrière une palette.
Mercer roula derrière un pilier.
Mon père était toujours attaché à sa chaise au milieu de la pièce.
« Papa ! »
Je tirai sur une lampe.
L’entrepôt plongea partiellement dans l’obscurité.
Mercer riposta.
Un homme tomba.
Le second se déplaça vers la droite.
Je profitai de l’ombre pour atteindre mon père.
« Tu pouvais pas choisir une famille normale ? » murmurai-je en coupant ses liens.
Malgré la situation, il eut un petit rire douloureux.
« J’allais te poser la même question. »
Une balle frappa la chaise.
Nous nous plaquâmes au sol.
Mercer neutralisa le second homme.
Silence.
Puis un gémissement.
Preston avait disparu.
« Où est-il ? »
Mercer pointa vers une sortie latérale.
Je voulus le poursuivre.
Mon père saisit mon bras.
« Non. »
Je le regardai.
Ses yeux étaient remplis d’une peur réelle.
« Elle veut que tu le suives. »
« Rebecca ? »
Il acquiesça.
« Elle est ici ? »
« Elle était là il y a une heure. »
Mercer approcha.
« Il faut partir. »
Je braquai l’arme sur lui.
Il s’arrêta.
« Pas avant de parler. »
« Evelyn— »
« Vous avez trente secondes. »
Il leva les mains.
« Rebecca possède des enregistrements qui prouvent que j’ai falsifié le compte rendu d’Al-Mazar après l’attaque. »
Je sentis mon estomac se nouer.
« Vous avez falsifié quoi ? »
« J’ai retiré la mention d’une autorisation de route venue du bureau de Weller. »
« Pourquoi ? »
« On m’a dit que si je refusais, trois informateurs encore actifs seraient exécutés dans la journée. J’ai vérifié. La menace était crédible. »
« Et après ? »
« Après, j’ai passé sept ans à chercher un moyen de réparer ça. »
« Sans jamais me le dire. »
« Parce que dès que je t’aurais dit la vérité, tu serais devenue une cible immédiate. »
Je ris amèrement.
« Je l’étais déjà. »
Mercer baissa les yeux.
« Oui. »
Mon père s’était redressé contre une caisse.
Il semblait plus vieux qu’au tribunal.
« Evelyn. »
Je le regardai.
« Il y a quelque chose que tu dois savoir. »
« Ça devient une tradition familiale. »
Il ne réagit pas.
« Al-Mazar n’était pas seulement une tentative de tuer quelqu’un. »
Je sentis le froid revenir.
« Explique. »
« Rebecca voulait récupérer quelque chose que Lewis transportait. »
Daniel avait parlé du disque.
Mais il l’avait reçu avant l’embuscade.
« Quoi ? »
Mon père regarda Mercer.
« Un jeton d’accès. »
Mercer acquiesça.
« Physique. Cryptographique. »
« Pour Lantern ? »
« Pour l’archive maîtresse », dit mon père.
Je le regardai.
« Walter avait créé une copie de sécurité contenant tous les noms, transferts et opérations. Pas les registres papier. L’archive complète. »
« Où ? »
« Personne ne le savait. »
« Alors pourquoi attaquer Lewis ? »
« Parce qu’il avait reçu la moitié de la clé. »
Je cessai de respirer.
« La moitié ? »
Mercer compléta :
« L’autre moitié était censée t’être remise. »
Des souvenirs d’Al-Mazar remontèrent.
Lewis me donnant une petite plaque métallique avant le départ.
« Garde ça pour moi. J’ai déjà trop de trucs dans mes poches. »
Je l’avais glissée dans mon sac.
Après l’explosion, mes effets personnels avaient été récupérés.
La plaque avait disparu.
« Je l’avais. »
Mon père me regarda.
« Quoi ? »
« Lewis m’a donné quelque chose avant la mission. »
Mercer s’approcha.
« Tu l’as encore ? »
« Non. »
Je pensais à l’hôpital.
Aux affaires récupérées.
À l’inventaire.
Une personne avait signé la chaîne de possession.
Je connaissais ce nom.
Je l’avais vu des dizaines de fois sans y penser.
« Qui a récupéré mon équipement après l’explosion ? »
Mercer pâlit.
« Le service logistique de théâtre. »
« Qui précisément ? »
Il resta silencieux.
Je compris avant qu’il réponde.
« Weller. »
« Pas Thomas. »
Ma gorge se serra.
« Rebecca. »
Mercer acquiesça.
« Elle travaillait alors sous une fausse identité au sein du réseau logistique. »
Je sentis une vieille scène se reconstruire.
Une femme aux cheveux bruns entrant dans ma chambre d’hôpital.
Badge administratif.
Douce voix.
Elle m’avait demandé de confirmer la liste de mes effets personnels.
Je n’avais jamais revu son visage consciemment.
Jusqu’à maintenant.
« Je l’ai rencontrée. »
Mon père me regarda.
« Quand ? »
« Après Al-Mazar. »
Je pouvais presque voir cette femme.
Elle avait tenu mon sac.
Elle avait posé une question étrange.
Vous êtes certaine qu’il ne manque rien d’important ?
À l’époque, j’avais cru qu’elle suivait une procédure.
Maintenant, tout avait un sens.
Une porte métallique claqua plus loin.
Daniel apparut, arme levée.
« Ça fait trente-deux minutes. »
Il vit Mercer.
Puis mon père.
« Que s’est-il passé ? »
Je répondis :
« Rebecca possède probablement une moitié de la clé de l’archive. »
Daniel pâlit.
« Et l’autre ? »
Je regardai mon père.
Il détourna les yeux.
« Papa. »
Il ne répondit pas.
« Tu sais où elle est. »
Il ferma les yeux.
« Oui. »
Daniel fit un pas.
« Où ? »
Mon père regarda enfin vers moi.
« Walter me l’a donnée la nuit où il est mort. »
Le silence tomba.
« Et tu ne l’as jamais remise à Rebecca ? »
« Non. »
« Où est-elle ? »
Robert respira difficilement.
« Dans la ferme. »
Je compris soudain pourquoi il avait accepté le procès.
Pourquoi il avait persisté.
Pourquoi il avait essayé de devenir propriétaire légal.
Ce n’était peut-être pas seulement pour l’argent.
« Tu voulais atteindre la ferme avant elle. »
Mon père hocha la tête.
« Je voulais récupérer la clé et détruire l’archive. »
« Pourquoi la détruire ? »
Son visage se décomposa.
« Parce que si elle est ouverte, elle ne révélera pas seulement Rebecca et Weller. »
Je le fixai.
« Qui d’autre ? »
Il répondit d’une voix presque inaudible :
« Moi. »
Puis il ajouta :
« Et quelque chose que j’ai fait à Walter la nuit de sa mort. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 9 : Mon père avoua ce qu’il avait fait à Walter, et sa confession transforma notre retour à la ferme en course contre Rebecca
Deux jours avant l’audience, une enveloppe du tribunal m’apprit que mes propres parents venaient enfin de trouver le moyen de m’attaquer
Part 8 of 15
