PARTIE 9 – Mon père avoua ce qu’il avait fait à Walter, et sa confession transforma notre retour à la ferme en course contre Rebecca

Le nom de mon grand-père resta suspendu dans l’entrepôt bien après que mon père eut cessé de parler.

Je gardai l’arme basse, pointée vers le sol, mais mon corps entier demeurait tendu.

« Qu’est-ce que tu as fait à Walter ? »

Robert Carter s’appuya contre la caisse derrière lui.

L’hématome sur son visage avait commencé à gonfler davantage. Il ressemblait soudain moins à l’homme qui dominait autrefois toutes les pièces qu’à quelqu’un arrivé au bout d’un très long mensonge.

« Pas ici. »

Je fis un pas vers lui.

« Si. Ici. Maintenant. »

Daniel observait mon père avec un mépris qu’il ne prenait plus la peine de dissimuler. Mercer, lui, surveillait l’entrée latérale par laquelle Preston avait disparu.

Robert essuya du sang séché au coin de sa bouche.

« Walter avait découvert que Rebecca était encore active. Il savait aussi que Thomas Weller continuait à protéger certains comptes. »

« Ça, je le sais déjà. »

« Non. Tu sais une partie. »

Il leva les yeux vers moi.

« Ton grand-père avait préparé l’archive maîtresse pour tout révéler. Pas seulement les détournements. Les ventes d’informations. Les morts liées à Lantern. Les officiers compromis. Les intermédiaires. »

« Et toi. »

Il acquiesça.

« Et moi. »

Je sentis une colère froide remonter.

« Alors tu as essayé de l’empêcher de parler. »

« Oui. »

Daniel se rapprocha brutalement.

« Tu l’as tué ? »

Mon père détourna les yeux.

Je cessai de respirer.

« Papa. »

« Je ne voulais pas qu’il meure. »

Ce fut pire que tout.

Les mots avaient la forme d’un aveu avant même qu’il n’explique.

« Qu’est-ce que tu as fait ? »

Robert ferma les yeux.

« Il avait prévu de remettre une copie de l’archive à un enquêteur fédéral le lendemain matin. Je suis allé chez lui cette nuit-là. »

Je revis la ferme telle qu’elle était lorsque Walter vivait encore : la lampe près du fauteuil, l’odeur de café brûlé, les bottes toujours alignées contre la porte arrière.

« Vous vous êtes disputés. »

« Oui. »

« À propos de quoi ? »

« Je lui ai demandé vingt-quatre heures. Je voulais convaincre Rebecca que Lantern était terminé, lui faire croire que les registres avaient été détruits. Je pensais pouvoir la faire disparaître sans provoquer de représailles. »

Daniel lâcha un rire sec.

« Tu pensais pouvoir négocier avec elle ? »

« À l’époque, je pensais encore qu’elle avait besoin de moi. »

Robert se frotta le front.

« Walter m’a traité de lâche. »

Je pouvais entendre mon grand-père prononcer le mot.

Pas avec colère.

Avec déception.

C’était toujours plus douloureux.

« Ensuite ? »

« Il a voulu appeler l’enquêteur. J’ai essayé de lui prendre le téléphone. »

Mon père inspira difficilement.

« Il s’est dégagé. On s’est bousculés. Il est tombé contre le bureau. »

Ma gorge se serra.

« Et son AVC ? »

« Il a commencé quelques minutes plus tard. »

Le silence devint presque solide.

« Tu as appelé une ambulance ? »

Robert ne répondit pas.

Je compris.

« Tu n’as pas appelé. »

« J’ai paniqué. »

« Combien de temps ? »

« Evelyn— »

« Combien de temps ? »

« Peut-être vingt minutes. »

Daniel jura à voix basse.

Je regardai mon père comme si je le voyais pour la première fois.

Vingt minutes.

Pour un AVC, cela pouvait être la différence entre survivre et mourir.

« Pourquoi ? »

« Parce que l’archive était ouverte sur son bureau. »

Je sentis mes doigts se raidir autour de l’arme.

« Tu as choisi ses dossiers avant lui. »

« Oui. »

Il ne chercha même pas à nier.

« J’ai copié plusieurs références. J’ai pris une moitié de la clé. Puis j’ai appelé les secours. »

Ma voix se réduisit presque à un murmure.

« Et Walter était encore conscient ? »

Robert avala difficilement.

« Par intermittence. »

« Il savait que tu attendais. »

Cette fois, mon père détourna complètement le visage.

Je n’avais plus besoin d’une réponse.

Quelque chose en moi céda silencieusement.

Pas un amour intact. Il n’en restait plus depuis longtemps.

Plutôt la dernière possibilité qu’un jour, derrière toute sa dureté, Robert Carter puisse avoir été un homme meilleur que ce que ses actes laissaient croire.

« Tu as laissé ton propre père sans aide pour sauver ta peau. »

« Je voulais protéger ta mère. Toi aussi. »

Je fis un pas vers lui.

« Ne mets pas mon nom là-dedans. »

Il se tut.

Mercer intervint.

« Nous devons bouger. Preston peut revenir avec du renfort. »

Je regardai mon père.

« Où dans la ferme ? »

« Quoi ? »

« La moitié de la clé. »

Robert hésita.

« Dans l’ancien atelier de Walter. Sous le plancher, derrière l’établi. »

Daniel demanda :

« Pourquoi ne l’as-tu jamais récupérée ? »

« Parce que Walter avait modifié le trust après cette nuit-là. Je n’avais plus d’accès légal à la propriété. Et j’ai compris que Rebecca surveillait la ferme. »

« Mais tu as quand même lancé le procès », dis-je.

« Parce que l’échéance de Vesta approchait. »

« Tu voulais récupérer la clé avant elle. »

« Oui. »

« Et détruire l’archive avant qu’elle révèle ce que tu avais fait. »

Il baissa les yeux.

« Oui. »

Ma colère devint presque calme.

« Au moins, maintenant, tu dis la vérité. »

Daniel rangea son arme.

« Pour combien de temps ? »

Nous quittâmes l’entrepôt par la sortie arrière.

Daniel avait garé son véhicule à plusieurs rues. Mercer prit les devants, vérifiant chaque intersection.

J’avançais près de mon père.

Il boitait légèrement lui aussi.

Je me surpris à me demander combien de fois il avait souffert sans que je le sache.

Puis je me rappelai Walter seul sur le sol.

Je cessai de m’en soucier.

Lorsque nous atteignîmes la voiture, Mercer me prit à part.

« Tu ne peux pas retourner directement à la ferme. »

« C’est exactement là qu’on va. »

« Rebecca s’y attend. »

« Bien sûr. »

« Alors laisse-moi appeler quelqu’un. »

Je le regardai.

« Qui ? »

« Une cellule d’enquête interne que Weller n’a jamais pu contrôler complètement. »

Daniel secoua la tête.

« Mauvaise idée. »

Mercer répliqua :

« Et ton plan, c’est quoi ? Quatre personnes traumatisées et un ancien analyste contre un réseau qui existe depuis vingt ans ? »

« Cinq », dit Robert.

Daniel le fixa.

« Je ne te comptais pas. »

Je levai une main.

« Mercer. Si vous appelez quelqu’un, aucune information sur l’emplacement de la ferme. Vous leur donnez seulement les copies que Daniel a préparées. »

« Et s’ils me demandent d’où elles viennent ? »

« Vous improvisez. Vous êtes excellent pour ça. »

Il accepta sans sourire.

Nous roulâmes dans deux véhicules.

Je pris la voiture avec mon père.

Pendant les vingt premières minutes, aucun de nous ne parla.

La route se déroulait entre des champs noirs et des arbres battus par le vent.

Finalement, Robert dit :

« Je suis désolé. »

Je regardai droit devant moi.

« Pour lequel des événements ? »

Il encaissa.

« Pour beaucoup. »

« Ce mot est pratique. »

« Je sais. »

« Non. Tu sais maintenant. Ce n’est pas pareil. »

La pluie avait presque cessé.

Je ralentis à l’approche d’un carrefour.

« Pourquoi tu me détestais autant pour l’armée ? »

Il resta silencieux longtemps.

« Je ne te détestais pas. »

« Tu avais une drôle de manière de m’aimer aussi. »

« Je savais ce que certaines personnes pouvaient faire à ceux qui portaient cet uniforme. Je savais ce qui circulait à travers Lantern. Je savais qu’en entrant dans ce monde, tu pouvais finir près des mêmes gens que j’essayais de fuir. »

Je tournai la tête vers lui.

« Et au lieu de me prévenir, tu m’as humiliée. »

« J’avais peur que si je t’expliquais, Rebecca découvre que je t’avais parlé. »

« Donc tu as choisi de me faire croire que j’étais une honte. »

Robert regarda ses mains.

« Oui. »

« Très efficace. »

Nous roulâmes encore quelques kilomètres.

« Ta mère me suppliait de te laisser choisir. »

Je sentis un mouvement de colère.

« Ne fais pas d’elle une héroïne rétroactive. Elle est restée. »

« Elle essayait de te protéger autrement. »

« Vous avez tous utilisé ce mot pour justifier le silence. »

Il ne répondit plus.

La ferme apparut enfin au bout d’une route étroite.

La maison blanche se découpait sous un ciel bas.

Aucune lumière.

Je coupai les phares avant le dernier virage.

Daniel s’arrêta derrière nous.

Mercer nous rejoignit à pied.

« Aucun véhicule visible. »

Robert regarda la maison.

« Rebecca n’utilisera pas l’entrée principale. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu’elle connaît Walter. »

Il désigna la grange.

« Il y a un ancien tunnel de drainage qui mène presque jusqu’à l’atelier. »

Daniel le fixa.

« Et tu le mentionnes maintenant ? »

« Je n’y ai pas pensé avant. »

Je regardai mon père.

« Commence à penser plus vite. »

Nous nous séparâmes.

Mercer et Daniel contournèrent la grange.

Mon père et moi entrâmes dans la maison.

L’odeur me frappa immédiatement.

Bois ancien.

Cire.

Poussière.

Et quelque chose de plus personnel, impossible à nommer.

Walter.

Je restai une seconde dans l’entrée.

Trop longtemps.

Robert murmura :

« Evelyn. »

« Je sais. »

Nous avançâmes vers l’arrière.

L’atelier communiquait autrefois avec la maison par un couloir couvert.

La porte était entrouverte.

Je sortis l’arme prise à Preston.

Mon père leva deux doigts.

Attends.

Nous écoutâmes.

Un bruit.

Métal contre bois.

Quelqu’un travaillait à l’intérieur.

Je me plaçai contre le mur.

Robert ouvrit brutalement la porte.

Je levai l’arme.

L’atelier était vide.

Mais le plancher derrière l’établi avait été arraché.

Je courus.

Une cavité béante apparaissait sous les lattes.

Vide.

Mon père pâlit.

« Elle est venue avant nous. »

Je m’accroupis.

La poussière autour de l’ouverture portait plusieurs empreintes fraîches.

L’une d’elles était petite.

Chaussure féminine.

Puis je vis un objet au fond de la cavité.

Une enveloppe.

Mon prénom était écrit dessus.

Pas de la main de Walter.

Une écriture plus fine.

Je la pris.

Robert murmura :

« Ne l’ouvre pas. »

« Trop tard pour devenir prudent. »

À l’intérieur se trouvait une photographie.

Moi, à l’hôpital après Al-Mazar.

Endormie.

Rebecca se tenait près de mon lit.

Au dos, une phrase était inscrite.

TU AS TOUJOURS EU CE QUE JE CHERCHE.

Je retournai la photo.

Quelque chose était collé sous le bord.

Une petite bande métallique.

Daniel entra derrière nous.

« Qu’est-ce que c’est ? »

Je décollai délicatement la bande.

Un numéro y était gravé.

LG-EC-02.

Lewis Grant.

Evelyn Carter.

Deux.

Mon père murmura :

« La deuxième moitié. »

Je le regardai.

« Tu viens de dire qu’elle était cachée sous le plancher. »

Robert semblait aussi perdu que moi.

« C’est ce que Walter m’avait dit. »

Je retournai encore la photo.

Sous la bande métallique se trouvait une deuxième phrase.

LA CLÉ N’A JAMAIS ÉTÉ DANS LA FERME.

Puis des phares s’allumèrent derrière la maison.

Plusieurs véhicules.

Mercer cria depuis l’extérieur :

« Contact ! »

Daniel se précipita vers la fenêtre.

Des silhouettes armées descendaient de trois SUV.

Je glissai la bande métallique dans ma poche.

Mon père me regarda.

« Rebecca savait qu’on viendrait. »

Je relevai l’arme.

« Non. »

Les hommes avançaient déjà vers la maison.

« Elle voulait qu’on vienne. »


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Deux jours avant l’audience, une enveloppe du tribunal m’apprit que mes propres parents venaient enfin de trouver le moyen de m’attaquer

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